Veerle Baetens: « Comment peuvent-ils espérer retrouver une vie normale si, en plus de les enfermer, tu les enfermes dans leur tête? »

Veerle Baetens (ruban dans les cheveux), au sein d'une chorale de comédiennes professionnelles et non-professionnelles: "Je suis bouleversée par la justesse de leur jeu". © Charles Paulicevich
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Veerle Baetens joue en musique dans À l’ombre des filles, film carcéral choral d’Étienne Comar où elle compte parmi un groupe de détenues participant à un atelier de chant.

Période chargée pour Veerle Baetens qui, alors qu’on la joint par Zoom pour évoquer À l’ombre des filles, le film d’Étienne Comar sortant sur les écrans ces jours-ci, s’apprête à entamer le tournage de Le plus vivant possible de Delphine Girard, où elle retrouvera la réalisatrice et ses partenaires du court Une soeur. Non sans s’affairer au montage de son premier film derrière la caméra, Het Smelt, adapté du roman de Lize Spit (La Débâcle en français). Manière de rencontrer un désir déjà ancien, elle qui avait un temps fréquenté une école de cinéma, le RITCS, avec des envies de réalisation, pour finalement trouver sa place plutôt devant la caméra. « Un producteur m’a offert de réaliser ce film, après que j’avais coécrit la série Tabula Rasa. Je l’ai lu, ça m’a beaucoup parlé, parce que j’y ai trouvé tous les éléments pour faire un bon film: ça traite de sujets qui me tiennent à coeur, en étant surtout dans la psychologie du personnage principal, et le livre recèle aussi un nécessaire élément de suspens… »

Son actualité immédiate, c’est toutefois À l’ombre des filles, le deuxième long métrage d’Étienne Comar, remarqué il y a cinq ans avec son portrait de Django Reinhardt sobrement intitulé Django. Si le cadre change, puisqu’il s’agit d’un drame carcéral, la musique en donne encore le ton, le film suivant un chanteur lyrique qui, au plus fort d’une crise personnelle, accepte d’animer un atelier de chant dans un centre de détention pour femmes. Parmi le petit groupe de détenues se présentant à sa première leçon, Carole -Baetens, donc-, du genre pas commode, et certainement pas disposée à s’en laisser conter. « Je suis assez dure avec les scénarios, observe-t-elle. Si des choses manquent, je préfère refuser. Les éléments doivent être là pour pouvoir bien jouer. Et ici, tout était présent: ça parle du pardon, du groupe face à l’individu, mais avec de l’humour aussi. Et le fait de pouvoir à nouveau me plonger dans la musique m’a plu également. » Étienne Comar explique avoir pensé à Veerle Baetens après avoir vu The Broken Circle Breakdown, où elle chantait de manière fort émouvante. La comédienne avait, il est vrai, fait des études musicales avant de finalement privilégier le cinéma: « Je n’avais pas assez de talent pour la musique, même si j’en ai fait à partir de l’âge de 9 ans, quand j’ai commencé à apprendre le solfège, le piano et tout ça. J’ai fait un album avec Sandrine Collard, Dallas , mais j’étais toujours plus attirée par les mots et les histoires que par la musique. Je ne comprends pas suffisamment la musique, je ne parle pas la langue assez bien. J’ai un talent de performer , je peux mettre des sentiments et de l’émotion dans la musique, mais la comprendre et la parler, non. Ça me frustre d’ailleurs. »

Faire tomber les murs

Disons alors qu’elle donne bien le change, comme dans À l’ombre des filles, où elle impose par ailleurs une présence écorchée, entre violence rentrée et frustration. Carole, la comédienne l’a nourrie à plusieurs sources: « Pour jouer Cheyenne dans la série Cheyenne & Lola , j’avais parlé avec une ex-détenue de ce qu’elle avait vécu en prison. Ce que j’ai retenu de ces conversations, c’était une sorte de malaise, l’intranquillité constante. Mais aussi la solitude, et le fait que cette dernière rend folle. C’est pour ça qu’elles vont chanter, pour s’occuper. C’est complètement différent, mais j’ai une tante qui est dans une maison de repos, et c’est horrible, c’est un peu la même chose: tu es seule, dans ta chambre. En prison, tu es enfermée, et dans la maison de repos, tu es dans une chaise roulante, sans avoir la force de bouger. Du coup, tu te retrouves seule. C’est cette solitude qui m’a marquée. » Étienne Comar lui a également montré le documentaire Le Grand Jour, où Sylvie Nordheim anime un atelier théâtral pour des hommes à la prison de Fresnes. « C’est le contraire: à l’ombre des hommes. Elle a des couilles, cette femme, belle, sensuelle, parmi tant d’hommes, criminels, c’est beau. En fait, on déshumanise beaucoup, comme dans les maisons de repos. Et là ils retrouvent quelque chose d’humain, le groupe, la voix, l’expression. Surtout ça, parce qu’ils ne peuvent pas s’exprimer. Je trouve aussi que c’est un cri, pour faire plus avec des gens qui sont enfermés. Même dans les maisons de repos. »

Partant, le film pose le pouvoir libérateur du chant, proposition que l’on pourrait élargir à celui de la culture de faire tomber les murs. Un postulat auquel l’actrice souscrit sans l’ombre d’une hésitation. « Absolument, j’y crois comme jamais avant. Je viens de faire mon film, dans lequel j’ai travaillé avec des enfants. Je les ai testés, et tous les parents me disaient: « Waouw, ils se sont ouverts« . Je ne comprends pas pourquoi le jeu, le chant, la danse et même le sport ne sont pas beaucoup plus intégrés dans l’école. Et c’est la même chose en prison: comment peuvent-ils espérer retrouver une vie normale si, en plus de les enfermer, tu les enfermes dans leur tête? » Une forme de cri du coeur, pour une actrice et désormais réalisatrice poursuivant, depuis une vingtaine d’années maintenant, un parcours sans fausse note. Et ne dissimulant pas son enthousiasme à l’idée de retrouver Delphine Girard: « On est tellement sur la même longueur d’ondes! On s’est connues sur le plateau de Duelles , où elle était coach enfants, et on s’est directement super bien entendues. Elle est venue en Mayenne, quand je tournais Au nom de la terre pour m’aider sur le scénario de mon film, on a travaillé ensemble à l’écriture d’une série. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on parle la même langue, mais on a la même intensité, tout ou rien. » Ce qui lui a plutôt bien réussi…

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