Un monde: « Cette cour d’école, c’est un peu un champ de bataille »

Maya Vanderbeque (Nora) et Günter Duret (Abel) campent une fratrie prise dans la tourmente dans Un monde, le premier long métrage de Laura Wandel.
Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

La Bruxelloise Laura Wandel signe un premier long métrage porté par des partis pris de mise en scène assez radicaux, pour une plongée immersive dans toute la violence du monde de l’enfance. Rencontre.

Partir d’un lieu unique, d’un microcosme régi par des règles bien précises, pour mieux confronter ses personnages au regard de l’autre et appréhender leur relation au monde. La méthode de travail de Laura Wandel avait déjà fait ses preuves à l’école du court métrage. Dans Les Corps étrangers, en 2014, il s’agissait par exemple d’une piscine municipale, espace-clé où un homme en rééducation, confronté à la proximité des regards et des corps, était appelé à réévaluer son rapport à son environnement. Sept ans plus tard, elle choisit de situer entièrement l’action d’Un monde, son premier long métrage, au sein d’une école primaire, véritable petit univers en soi et miroir à hauteur d’enfant de ce qui se joue au coeur de notre société. « Il me semblait que l’école offrait une matière particulièrement riche pour faire du cinéma, opine la réalisatrice. Il s’agit d’un microcosme, d’une communauté qui possède ses propres codes. Et comme dans toute communauté, il y a là une nécessité impérative de s’intégrer. Pour une question quasiment de survie, en fait. J’avais envie de traiter ça à travers le prisme d’une relation unissant une petite fille à son grand frère. Les maternelles sont encore très couvantes, donc pour elle l’arrivée en primaire marque vraiment la sortie du cocon familial. Lâchée dans ce nouvel environnement, elle pense au départ que son frère va être un pilier solide pour lui permettre de s’intégrer. Mais finalement ça va être tout l’inverse. Et je voulais observer comment elle allait s’y prendre vis-à-vis de ça. Parce que dans la nécessité de s’intégrer il y a toujours un moment, me semble-t-il, où il faut lâcher des parts de soi pour correspondre à la masse, pour rentrer dans le moule. C’est une matière assez passionnante à explorer. »

Tourné à l’Athénée Royal Andrée Thomas de Forest, le film raconte à l’arrivée comment Nora se retrouve confrontée au harcèlement dont son grand frère Abel est victime. Tiraillée entre les questions légitimes de son père ou de son institutrice, les remarques blessantes des enfants de son âge et les injonctions de son frère qui lui intime l’ordre de garder le silence et de ne pas intervenir, elle se trouve prise dans un inextricable conflit de loyauté. « C’est un film qui parle de tiraillements intérieurs, prolonge Laura Wandel. Avec cette notion d’intégration qui vient presque s’opposer à la question de la loyauté. La vision de Nora sur son frère est amenée à se retourner complètement dans le film. Elle en devient quasiment obligée de le trahir et de le rejeter, de lui retourner une forme de violence aussi… »

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Le champ de bataille

Violence, le grand mot est lâché. « Oui, et il y a différentes formes de violence dans le film. Il y a la violence physique, effective. Mais il y a aussi les brimades, les insultes, les humiliations… Le chantage et l’indifférence, également. Ce film, c’est avant tout un état des lieux. Mon objectif est vraiment de parvenir à rendre compte de la perception d’une enfant. Et après le spectateur en fait ce qu’il veut. C’est à lui de s’en approprier les enjeux. Mais je pense quand même que quand il y a de la violence, c’est qu’il y a eu une souffrance quelque part qui n’a pas été reconnue et écoutée. Et l’enfant n’a pas d’autre arme que la violence, bien souvent, pour s’en sortir. C’est ce que j’essaie de montrer par petites bribes. À l’origine, le film devait s’appeler La Naissance des arbres, mais ça ne fonctionnait pas bien. Un monde, c’est le monde de l’école, le monde de l’enfance, mais c’est aussi notre monde, celui des adultes, le monde dans lequel on vit. Et c’est vrai que cette cour d’école, c’est un peu un champ de bataille, finalement. »

Réalisatrice formée à l’IAD, Laura Wandel pose des choix de mise en scène forts et radicaux, toujours reliés à la perception et à la subjectivité de Nora, afin d’immerger au mieux le spectateur au coeur même de ce champ de bataille, de cet espace que traversent des questions de lutte, de pouvoir et de territorialité. « Toute la mise en scène a été élaborée afin de favoriser le côté immersif de l’expérience, confirme la cinéaste. Ça implique de toujours filmer à hauteur d’enfant, de ne jamais quitter Nora… Avec l’idée de favoriser le hors champ, pour permettre au spectateur de s’imaginer les choses, et ne pas montrer la violence frontalement. Avec aussi des plans-séquences qui permettent d’être au plus proche de sa temporalité. »

Deux films ont tout particulièrement servi de boussoles dans cette quête d’immersion favorisée par une pure mise en scène de cinéma: Le Fils de Saul de László Nemes et Rosetta des frères Dardenne. Pour un résultat claustrophobique et viscéral. Bourré de petites graines de réflexion appelées à germer dans l’esprit du spectateur, Un monde doit aussi sa réussite à sa très courte durée, au côté resserré, à l’os, de son intrigue et de son action. « Je pense qu’il faut toujours être à l’écoute de ce dont le film a besoin, ne surtout pas chercher à aller contre. Il y avait des scènes qui étaient très belles, mais qui dans le montage général ne fonctionnaient pas. On les a donc enlevées. J’ai senti qu’il fallait aller à l’essentiel, pour préserver l’intensité générale du film.« 

Un monde. De Laura Wandel. Avec Maya Vanderbeque, Günter Duret, Laura Verlinden. 1h13. Sortie: 20/10. ***(*)

La parole d’Antoine de Caunes

Rédac’ chef invité de Focus

Un monde:
© Debby Termonia

« J’ai eu une enfance plutôt joyeuse et solitaire. Ce n’est pas incompatible. J’avais une mère qui me fascinait, une espèce d’incarnation de la joie de vive, à prendre toujours les choses du bon côté. C’est elle qui m’a communiqué cet amour des comédies musicales par exemple, cette manière de danser toujours dans la vie comme pour maintenir un équilibre. J’avais par contre un père souvent absent parce qu’il était toujours à l’autre bout du monde, au Groenland, en Amazonie, dans le désert, dans le Pacifique… Les aventures qu’il vivait me faisaient absolument rêver, ce qui compensait son absence. C’était une fierté et une consolation. Il était absent pour de bonnes raisons. Ce n’est pas comme s’il avait été en taule. C’est donc une enfance qui s’est construite dans la fiction, avec une part importante laissée au rêve, à l’imagination. Ce n’est pas pour rien que j’ai commencé à lire Stevenson. C’est mon auteur culte, que je relis régulièrement, rêvant même de faire un film sur un de ses livres un de ces jours… Mais ça ne se fera jamais. Une enfance donc plutôt marrante, un peu différente parce que j’avais des parents célèbres, mais d’une télévision encore balbutiante. Il y avait très peu de postes à l’époque. Ils avaient une notoriété dingue pour un médium qui n’était pas encore répandu dans tous les foyers. C’était un peu un entre-deux. Je n’ai pas de souvenir traumatique de l’enfance. »

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