The Duke, un bijou de comédie signé Roger Michell (Notting Hill)

Kempton Bunton (Jim Broadbent): un doux excentrique aux prises avec le pouvoir. ©
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Un improbable fait divers ayant défrayé la chronique britannique au début des sixties inspire à Roger Michell un bijou de comédie. Rencontre et critique.

Par un cruel tour du destin, c’est à titre posthume que nous parvient The Duke, avant-dernier film tourné par Roger Michell, réalisateur de Notting Hill parmi d’autres, disparu inopinément l’automne dernier. Le cinéaste britannique s’y emparait d’un fait divers ayant défrayé la chronique anglaise au début des années 60, lorsque Kempton Bunton, un chauffeur de taxi de Newcastle upon Tyne, avait dérobé une toile de Goya à la National Gallery, dans le cadre d’une croisade contre la redevance télévisée pour les seniors. Une entreprise hautement improbable ayant inspiré à Michell un petit bijou de comédie qu’il était venu présenter à la Mostra de Venise en compagnie de la productrice Nicky Bentham en 2020. « J’ai reçu, un peu par hasard, un courriel de Christopher Bunton, le petit-fils de Kempton, au sujet d’une histoire s’étant produite dans sa famille, racontait cette dernière. Il me demandait si cela me semblait intéressant, et si j’y voyais matière à un film. Cette histoire complètement incroyable a évidemment retenu mon attention. J’ai fait des recherches pour m’assurer que je n’avais pas affaire à un fabulateur, et tout s’est révélé vrai. S’il avait fallu tant de temps pour que l’affaire ressorte, c’est parce que tant la police que le gouvernement et la National Gallery avaient veillé à l’enterrer, tandis que la famille elle-même considérait que c’était une tache sur sa réputation. »

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La télé comme outil social

Il y a du Don Quichotte chez Kempton Bunton, doux sexagénaire excentrique à la personnalité contrastée -« c’est certainement un héros imparfait« , observe Roger Michell- qui se piquait d’écrire des pièces de théâtre en plus de mener un combat inlassable pour la télévision gratuite pour les personnages âgées- un sujet plus sensible qu’il n’y paraît. Et le réalisateur d’expliquer: « Il s’agissait de gens qui avaient connu la Première Guerre mondiale, en étaient sortis blessés ou mutilés, en avaient subi les privations et étaient le plus souvent seuls. Kempton pouvait légitimement estimer que, contrairement à aujourd’hui, la télévision était un véritable outil social et une compagne pour les personnes seules. » Qu’il ait pu concevoir que le vol du portrait du Duc de Wellington l’aiderait à faire avancer la cause est une autre histoire, que The Duke relate avec force saveur. Une réussite à laquelle la composition de Jim Broadbent n’est bien sûr pas étrangère: « Je ne pense pas que j’aurais pu faire ce film sans lui, relève Michell qui avait déjà travaillé avec le comédien sur Le Week-End. Je ne voyais personne d’autre pour interpréter ce rôle, et Jim a accepté instantanément. » Sa prestation onctueuse, et le contrepoint que lui offre Helen Mirren -« elle était enchantée de ne pas porter tout le poids du film, et elle a complètement adhéré à l’idée de se transformer en quelqu’un ayant des ongles cassés et s’affichant sans maquillage« – constituent le sel d’un film naviguant habilement entre comédie et drame à résonance sociale. « Si l’on joue la comédie sérieusement et le drame avec légèreté, ils se rejoignent, assure le cinéaste. Un de mes jobs essentiels, comme réalisateur, est de trouver un ton où ces différents éléments puissent cohabiter harmonieusement pour ensuite pouvoir glisser de l’un à l’autre. »

The Duke, un bijou de comédie signé Roger Michell (Notting Hill)

Adoptant au besoin un split-screen de circonstance -« le procédé est vraiment associé à cette période des sixties« – The Duke constitue encore, incidemment, un portrait de l’Angleterre de l’époque. « Je me suis inspiré des films britanniques du début des années 60, ceux du nord de l’Angleterre en particulier, poursuit Roger Michell, des titres comme This Sporting Life, A Kind of Loving ou encore A Taste of Honey, qui montrent une image du nord qui préfigure celle du film, avec peu d’infrastructures, des canaux et d’immenses bateaux au milieu des villes, et du brouillard qui recouvre tout. Même par temps clair, ces films ont un côté brouillardeux que l’on jurerait emprunté à une toile de Lowry, c’était même un peu intimidant de s’y mesurer. Nous avons voulu tourner à Newcastle, mais la ville s’est tellement modernisée que c’était impossible, et nous sommes rabattus sur Bradford et Leeds, en prétendant qu’il s’agissait d’extérieurs de Newcastle. L’usage d’effets spéciaux a permis d’enlever certains éléments et d’en ajouter d’autres, tout en veillant à ce que cela reste un monde en trois dimensions. J’ai aussi pensé, bien sûr, aux Ealing Comedies, dont les préoccupations tournaient souvent autour du monde changeant de l’après-Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de ces films gravitent autour d’un homme modeste aux prises avec le pouvoir, d’individus de la classe ouvrière résistant. » Et de conclure, arborant un large sourire: « The Duke est en quelque sorte une version amusante de Look Back in Anger… »

The Duke

Comédie. De Roger Michell. Avec Jim Broadbent, Helen Mirren, Fionn Whitehead. 1h36. Sortie: 20/04. ***(*)

The Duke, un bijou de comédie signé Roger Michell (Notting Hill)

Derrière The Duke se cache le portrait du Duc de Wellington peint par Goya en 1814. Une toile dérobée à la National Gallery un jour de 1961 par Kempton Bunton (Jim Broadbent), un chauffeur de taxi de Newcastle lancé dans une croisade contre la redevance télévisée pour les seniors, qui pensait tenir là un moyen de pression infaillible sur les autorités… Hautement improbable, l’histoire est pourtant vraie -la pop culture se l’est d’ailleurs appropriée, James Bond retrouvant le tableau… dans l’antre du Dr No. Elle a inspiré à Roger Michell un petit bijou de comédie britannique, combinant développements burlesques et considérations sociales, Jim Broadbent, impérial, et Helen Mirren, à contre-emploi, y ajoutant piment et esprit. Un régal.

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