Nabil Ayouch (Haut et fort): « Ce film est là avant tout pour montrer que ces jeunes sont capables de se prendre en main »

Nabil Ayouch: "Ce film est là avant tout pour montrer que ces jeunes sont capables de se prendre en main, et d'écrire le propre récit de leur vie."
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Dans Haut et fort, le réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch donne la parole à la jeunesse de Casablanca, trouvant dans le hip-hop et la danse des moyens d’expression et d’émancipation. Un film musical euphorisant. Rencontre, à Cannes.

Neuvième long métrage de Nabil Ayouch, Haut et fort voit le réalisateur franco-marocain renouer avec le quartier de Sidi Moumen, à Casablanca, où se situaient ses précédents Ali Zaoua et Les Chevaux de Dieu. Gravitant autour d’un centre culturel et de la Positive School of Hip-Hop, le film donne la parole à de jeunes Marocains ayant trouvé dans la danse et le hip-hop le moyen d’exprimer leur vécu, ainsi qu’un outil d’émancipation. Une expérience évoquée à Cannes, où Haut et forttitre original Casablanca Beats– était présenté en compétition.

Vous retrouvez, avec ce film, le quartier de Sidi Moumen. Qu’est-ce qui vous y a ramené?

J’ai découvert ce quartier au milieu des années 90, en tournant des documentaires sur le micro-crédit dans les bidonvilles. C’était quatre ans avant Ali Zaoua, et ce qui m’a tout de suite interpellé à Sidi Moumen, c’est les similitudes avec la ville dans laquelle j’ai grandi, Sarcelles, et le fait que j’avais les codes de la banlieue et le même sentiment d’être à la fois très près et très loin de là où ça se passe. À Sarcelles, la nuit, on voyait les lumières de Paris et on avait l’impression de pouvoir les toucher du doigt tant elles étaient près. Mais aller à Paris, c’était quelque chose d’énorme, une aventure: il y avait le train, le RER, mais si on savait quand on pouvait y aller, on ignorait quand on pourrait retourner, parce qu’au bout d’un moment, ça s’arrêtait et on dormait sur les quais de la gare du Nord, en attendant 5 heures du matin pour reprendre le train. Donc, on n’y allait pas, tant c’était compliqué. En arrivant à Sidi Moumen, j’ai découvert quelque chose qui ressemblait beaucoup à la ville de mon enfance, et j’ai eu envie de m’intéresser à ce quartier et à ces jeunes.

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En 20 ans d’histoire « commune », comment avez-vous vu la réalité de ce quartier évoluer?

Au départ, Sidi Moumen était un bidonville géant, avec très peu d’habitat construit. Petit à petit, ça a commencé à bouger. Les attentats du 16 mai 2003 ont complètement fait basculer ça, parce que les autorités ont pensé que les kamikazes venaient des bidonvilles, donc de la pauvreté et de la misère, ils ont voulu inverser la tendance, et on s’est mis à construire. Mais on n’avait pas réglé véritablement le problème, parce que d’abord, il n’y avait pas de connexion entre Sidi Moumen et le centre-ville de Casa, où les jeunes ne pouvaient pas se rendre -ils ont construit une ligne de tram il y a quelques années et ça a connecté le quartier géographiquement au reste de la ville. Et puis il n’y avait pas de lieu de vie. Et là, on est arrivés avec d’autres pour créer des lieux permettant une autre forme de connexion, plus mentale, qui amène du lien identitaire, social, et qui permet surtout de ne plus se sentir comme des citoyens de deuxième catégorie.

Parmi ces lieux, il y a le centre culturel où est situé le film, dont vous avez été l’initiateur avec la Fondation Ali Zaoua. Comment les choses ont-elles pris forme?

J’avais monté en 2009 une fondation, la Fondation Ali Zaoua, du nom de mon deuxième long métrage, avec l’envie, tout simplement, de rendre ce qu’on m’avait donné quand j’étais jeune. J’avais compris à quel point les arts et la culture pouvaient jouer un rôle déterminant dans le parcours de vie d’un jeune, et même changer son destin parfois. J’ai vu avec les copains de mon quartier ceux qui avaient fréquenté la MJC de Sarcelles, où j’ai appris à regarder le monde, et ceux qui ne l’ont pas fréquentée, ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Voyant les mêmes problèmes et les mêmes effets que ceux que j’avais connus au Maroc, dans ces quartiers-là, j’ai voulu, avec cette Fondation, faire un centre culturel, qui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau à celui de mon enfance. Le truc a marché, a eu un impact et a permis à des jeunes cette transmission. On en a ouvert un à Tanger, puis à Agadir, à Fès et bientôt à Marrakech, on crée un réseau de centres.

Nabil Ayouch
Nabil Ayouch© AFP via Getty Images

Pourquoi avoir choisi de faire de la danse et du hip-hop les pivots du film?

C’est vraiment ce qu’ils arrivent à exprimer par le mot et par le corps qui m’intéresse, et le hip-hop est cet art urbain par excellence, l’art de la jeunesse d’aujourd’hui. Et c’est aussi un formidable outil pour raconter des choses à la fois sur l’intime, mais aussi sur des grandes questions sociales ou politiques qui agitent le monde, et cette jeunesse. C’est comme ça que j’ai rencontré le hip-hop dans mon enfance, fin des années 70, début des années 80, quand les premiers sons nous arrivaient des États-Unis: Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash avec The Message, le premier breakdance dans la rue, le smurf, toutes choses auxquelles j’ai assisté et participé avec mes copains. Je voyais à quel point cet art était celui de la revendication par excellence. Ces mots qui nous arrivaient des États-Unis étaient très forts. Et ensuite, ils ont permis aussi à la banlieue française et à la banlieue européenne de se raconter. Après, le hip-hop est devenu moins intéressant, plus égocentré et bling-bling. Mais ce qui est intéressant, par contre, c’est comme la tectonique des plaques: ce sont des mouvements qui se déplacent, on va d’une région à une autre. On part du nord de l’Amérique pour aller en Europe et puis ça redescend vers le monde arabe à partir de la fin des années 90. Pour ensuite accompagner les grands mouvements politiques, les mouvements contestataires comme les printemps arabes. Les rappeurs étaient à l’avant-garde, c’est ça aussi qui m’intéresse dans le hip-hop.

Comment s’est imposé le personnage d’Anas Basbousi, le rappeur venu en quelque sorte révéler ces jeunes à eux-mêmes?

Comme il s’est imposé dans la vraie vie. Même si le film est une fiction totale, il reprend par moments des éléments du réel. Je préside cette Fondation, mais je ne suis pas présent au quotidien. Un jour, la directrice du centre culturel m’a appelé pour me dire qu’un rappeur avait débarqué, et qu’il nous proposait de créer un programme de hip-hop parce qu’il avait envie d’arrêter le rap et de transmettre aux jeunes. L’idée m’a paru très belle, je n’avais même pas pensé que l’on puisse donner des cours de hip-hop, et je lui ai donc dit « vas-y ». Je suis allé les voir, et je suis tombé sur un mec qui avait énormément de talent, de charisme, dont la manière de transmettre à ces jeunes m’intéressait vraiment. Je les ai suivis pendant un an, j’ai vu à peu près tous les concerts qu’ils ont faits, et au bout d’un moment, j’ai voulu savoir d’où venaient ces mots, ces textes. Je me suis assis avec eux, et ce qui devait durer un quart d’heure a duré cinq heures. J’étais tellement ému que j’ai eu envie de raconter ça dans un film.

Comment avez-vous travaillé cette matière vive, où on les voit s’exprimer petit à petit, et où Anas arrive à leur révéler la puissance d’une parole qui vient en même temps d’eux-mêmes?

La question de la forme, essentielle dès le début, était celle du floutage des frontières. Qu’à aucun moment on puisse se dire: « ça, c’est du réel, ça, c’est de la fiction ». Même si tout est écrit, aller chercher la vérité là où elle est et essayer de la protéger. Cela a consisté en plusieurs types de travail différents: parfois ouvrir les vannes dans les discussions que je réorientais, en travaillant beaucoup à l’oreillette avec Anas et les cadreurs; parfois essayer une totale liberté puis de recadrer sur la prise suivante; au contraire, parfois être très écrit dans certaines scènes et beaucoup répéter; ou pas du tout répéter, aller chercher la spontanéité, et puis refaire. Il y a des scènes dont j’ai tourné une prise, et d’autres sur lesquelles j’ai passé une après-midi entière. Et puis, il y avait la question de la danse: c’est-à-dire qu’à un moment, les grandes questions sociales ou politiques sont rejointes par des questions plus intimes, qui s’expriment aussi à travers le corps. Je n’avais pas envie de filmer la danse dans un film pouvant s’apparenter à une comédie musicale, et que j’assume comme tel, de la même manière qu’on le voit dans différents types de comédies musicales classiques, depuis Minnelli jusqu’à aujourd’hui. Je voulais rester dans l’approche naturaliste du film. J’ai donc tourné en amont beaucoup de choses que je n’ai jamais montées, juste sous forme de tests, avec les deux directeurs de la photographie, Amine Messadi et Virginie Surdej, pour chercher une manière de filmer la danse qui reste dans l’approche stylistique réaliste du film.

Nabil Ayouch (Haut et fort):

Haut et fort aborde toute une série de thèmes de société, de la question de l’intégrisme à celle d’une société patriarcale. Comment, face à ce corpus théorique, avez-vous procédé pour avoir un film qui vibre et n’apparaisse pas comme un catalogue?

De manière générale, je n’ai pas envie de donner des leçons de morale à qui que ce soit, surtout sur des sujets aussi importants. J’ai appris très tôt à écouter et à laisser la parole se libérer. Pour moi, c’est un film qui est là avant tout pour montrer que ces jeunes sont capables de se prendre en main et d’écrire le propre récit de leur vie. Si ça passe par de grands sujets parce que ceux-ci les hantent, soit: je suis à l’écoute de ça, mais parce que ça passe par là et que c’est un chemin pour apprendre à se dévoiler. Ce qui finalement est le plus important, et ce qui reste pour moi dans le film, c’est cette part intime. Ce n’est pas un film-somme.

Comment avez-vous trouvé le flow du film, où l’on passe de moments presque contemplatifs à d’autres au coeur de la création?

En tournant, montant et réécrivant en permanence. Le film n’était pas coulé dans le bronze dès départ: j’ai commencé à tourner en novembre 2017 et j’ai fini en février ou mars 2019. Et entre-temps, je montais, je retournais, je remontais, je réécrivais, je cherchais. Je me vois un peu comme un chercheur d’or: j’aime creuser, aller au plus profond de l’âme humaine, avec un côté un peu anthropologue d’un monde qui bouge, d’une société qui me passionne et que j’aime aller chercher dans mes films. Et c’est comme ça que j’ai vu à quel point pour eux des questions liées à la politique ou à la religion étaient extrêmement liées à l’intime.

Plusieurs de ces jeunes crèvent l’écran. Comment les avez-vous choisis?

La majorité vient du centre culturel, ce sont ceux que j’observais au sein de la Positive School of Hip-Hop. À un moment, j’ai eu un doute et je me suis dit que j’allais faire un casting beaucoup plus large, dans tout le Maroc. On l’a fait, avec Anas, et on a vu des centaines de jeunes pour, au final, en revenir au groupe de départ, à une ou deux exceptions près. Parce que quand un groupe se construit sur des années, c’est difficile de venir contredire ça, et de dire qu’on va importer des pièces. L’énergie existe, parce qu’elle est là collectivement avant tout, je l’ai donc prise comme elle était.

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