Le cinéma Nova, à la folie

Les Heures heureuses
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

En écho à un présent chahuté, le cinéma Nova, à Bruxelles, propose une programmation foisonnante et insolite autour de la folie. Aperçu.

À l’origine de la vaste programmation que consacre six semaines durant le cinéma Nova à la folie, on trouve une réflexion née de la crise sanitaire en cours, et plus particulièrement de la période de confinement en ayant résulté. Ce qui, traduit dans la note d’intention des organisateurs, donne ceci: « Réduction des libertés pour se protéger -soi et les autres-, enfermement, perte de contacts sociaux, auto-censure, surveillance, contrôle des corps, consignes et gestes obsessionnels, monopolisation des débats et des prises de décision par la science et la médecine… Bien connue de nombreux psychotiques, schizophrènes, bipolaires, entendeurs de voix, marginaux, etc. vivant « à côté » de la norme établie, cette réalité est venue résonner en chacun de nous à travers l’épreuve de confinement. Alors, c’est peut-être de ce côté-là qu’il faut désormais aller chercher le sens d’une normalité devenue « folle »? Et dans les rets de cette « folie » institutionnalisée, trouver les espaces de liberté et de décloisonnement qui nous manquent terriblement? »

Foisonnant, le programme composé en écho à cette réalité troublée est aussi hétéroclite, qui aligne fictions et documentaires, courts expérimentaux, films médico-scientifiques (parmi lesquels L’Ordre, réalisé par Jean-Daniel Pollet pour les laboratoires Sandoz, essai radical sur la ségrégation menée à l’égard des lépreux), expériences insolites et l’on en passe, propositions esthétique et politique convergeant en toute liberté en quelque stimulante émulation. C’est le cas, par exemple, dans Les Heures heureuses, documentaire consacré en 2019 par Martine Deyres à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole, en Lozère, à l’écoute d’un « autre moment de la psychiatrie », quand « on n’attachait pas les malades ». Et de s’attarder sur les enseignements du psychiatre catalan Francesco Tosquelles, réfugié en France en 1936, tout en documentant sur une quarantaine d’années, archives et témoignages à l’appui, la vie du lieu, berceau de la psychiatrie institutionnelle en rupture avec l’ordre asilaire, où l’on pratiqua l’ergothérapie tout en réinventant les rapports sociaux à travers la pratique du décloisonnement. Un film étonnant et inspirant, où l’on croise encore Paul Éluard, réfugié à Saint-Alban pendant la guerre (il y composera Souvenirs de la maison des fous), ou Jean Dubuffet, venu faire provision d’art brut -l’asile comptait notamment parmi ses pensionnaires le sculpteur Auguste Forestier.

The Ballad of Genesis and Lady Jaye
The Ballad of Genesis and Lady Jaye

Il est encore question d’art, mais aussi d’amour fou dans The Ballad of Genesis and Lady Jaye, de Marie Losier (2011), retraçant la rencontre, dans un donjon BDSM de New York, de Genesis P-Orridge, artiste performeuse britannique, et Lady Jaye, et leur coup de foudre consécutif, les deux femmes décidant bientôt, au nom de leur amour inconditionnel, de ne plus former qu’un seul être « pandrogyne », chirurgie plastique à l’appui. Une démarche qui se double à l’écran du portrait de Genesis P-Orridge (disparue en mars 2020 treize ans après son âme soeur), figure phare de la scène musicale industrielle anglaise, leader de Throbbing Gristle puis de Psychic TV, et personnalité hors norme s’étant employée à faire de sa vie même une oeuvre d’art, au mépris des limites comme des conventions.

Folie aux mille visages

Le cinéaste tchèque Jan Svankmajer convoque pour sa part Edgar Allan Poe et le marquis de Sade dans Sileni (Démence, 2005), une fiction allumée qu’il fait précéder d’un avertissement relatif aux conceptions opposées présidant à la direction d’un asile d’aliénés, liberté absolue vs contrôle et châtiment, pour conclure à une troisième voie combinant les deux autres: l’asile dans lequel nous vivons. Pour mieux illustrer le propos, la suite confronte un jeune candide en proie à des hallucinations violentes à la suite de la mort de sa mère dans une institution à diverses manifestations outrées de la folie humaine, en quelque voyage initiatique baroque et joyeusement délirant se jouant des apparences comme des certitudes, le tout entrelardé de tranches d’animation mettant en scène des morceaux de viande. Un ovni où le grotesque le dispute à un pessimisme viscéral.

Sileni
Sileni

S’il s’inscrit dans un registre différent, Notre nazi (1984) n’est guère moins étonnant. Robert Kramer s’y livre à une mise en abyme, s’invitant sur le tournage de Wundkanal, de Thomas Harlan, un film dont le rôle principal est tenu par un ancien criminel de guerre, le docteur Albert Filbert, commandant de la Gestapo et responsable du massacre de Juifs par milliers, censé répondre de ses crimes. Un monstre mutique dont la présence génère le trouble et le malaise, cernés par la caméra du cinéaste américain. Enfin, le stupéfiant The Act of Killing, de Joshua Oppenheimer (2012), va au-delà du malaise, d’anciens tortionnaires indonésiens à la solde de l’armée et du futur président Suharto y rejouant, sans l’ombre d’un remords et avec un plaisir non dissimulé, les massacres perpétrés au mitan des années 60 à l’encontre d’opposants politiques, communistes ou intellectuels. Soit un plongée vertigineuse aux confins de la terreur, et l’un des mille visages d’une folie que ce programme multiple, composé encore de rencontres, conférences, performances, exposition et d’une carte blanche à l’ASBL Psymages, se propose d’appréhender « à corps et têtes perdus ».

Du 10/09 au 25/10 au cinéma Nova, Bruxelles. www.nova-cinema.org

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