Cannes 75, Action!: qu’attendre de l’édition 2022 du festival?

Triangle of Sadness © Fredrik Wenzel / Plattform Produktion
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Coupez!, de Michel Hazanavicius, ouvrira mardi le festival de Cannes, 75e du nom, une édition anniversaire dont la compétition accueille trois productions belges, du jamais-vu, et qui s’annonce pléthorique. Présentation.

Retour à la (presque) normale pour le festival de Cannes qui, après avoir été durement impacté par le Covid -la levée 2020 avait été annulée, et la suivante, déplacée en juillet et lestée de mesures d’hygiène drastiques-, retrouve sa place dans le calendrier, à la mi-mai. Non sans assurer son rang de premier festival de cinéma au monde, la sélection officielle ayant incontestablement fière allure avec ses quelque 60 titres qui rejouent un cocktail de glamour et de cinéphilie que 75 éditions n’ont pas suffi à éventer.

Côté belge, l’événement, c’est bien sûr la sélection de pas moins de trois films en compétition (lire aussi encadré ci-dessous). Un alignement de planètes qui ne semble pas près de se reproduire, et qui vaudra donc à Lukas Dhont (Close), Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen (Le Otto Montagne) et à Luc et Jean-Pierre Dardenne (Tori et Lokita) de concourir de concert pour la Palme d’or que décerneront Vincent Lindon et son jury. Illustration du caractère exceptionnel de la chose: il n’y a jamais que la France pour faire mieux, avec quatre titres en lice.

Crimes of the Future
Crimes of the Future © Nikos Nikolopoulos

Valeurs très sûres

Au-delà de ces considérations géographiques, les 21 films en compétition font la part belle aux valeurs (très) sûres. Aux côtés des Dardenne, on trouve là pas moins de trois anciens lauréats de la Palme d’or: le Japonais Hirokazu Kore-eda avec Broker (tourné en Corée), le Roumain Cristian Mungiu avec R.M.N. et le Suédois Ruben Östlund avec Triangle of Sadness, une nouvelle satire sociale, située dans le milieu de la mode. S’y ajoute un nombre appréciable d’habitués: David Cronenberg (dont le Crimes of the Future consacre le retour au body horror), Arnaud Desplechin avec Frère et sœur, pour lequel il retrouve Marion Cotillard, James Gray et son Armageddon Time, avec Anne Hathaway et Anthony Hopkins, Park Chan-wook avec Decision to Leave, Kirill Serebrennikov avec Tchaïkovsky’s Wife, ou encore Jerzy Skolimowski, de retour en compétition avec Hi-Han plus de 30 ans après Torrents of Spring. À leurs côtés, une volée de cinéastes confirmée(s): Claire Denis avec un film américain, Stars at Noon, Mario Martone avec Nostalgia, Valeria Bruni Tedeschi avec Les Amandiers, ou encore Kelly Reichardt, qui découvre la compétition avec Showing Up. Complètent cette sélection la Française Léonor Serraille, Caméra d’or en 2017 avec Jeune femme, qui présente Un petit frère, le cinéaste catalan Albert Serra avec Pacifiction – Tourment sur les îles, le réalisateur suédois d’origine égyptienne Tarik Saleh avec Boy From Heaven, et les réalisateurs iraniens Saeed Roustayee et Ali Abbasi, avec respectivement Leila’s Brothers et Holy Spider.

Holy Spider
Holy Spider © National

Cinq réalisatrices à peine comptent parmi les prétendants à la Palme d’or -autant dire qu’il reste du chemin à faire avant d’atteindre la parité. Elles sont sensiblement plus nombreuses toutefois en section Un Certain Regard, petite sœur volontiers défricheuse de la compétition qui accueille par ailleurs huit premières œuvres -en quoi l’on verra un double signe encourageant. L’occasion de découvrir, aux côtés des nouveaux films de Maryam Touzani (de retour avec Le Bleu du caftan après l’excellent Adam), ou Hlynur Palmason (qui signe Volada Land après A White, White Day), les débuts à la réalisation de la comédienne Riley Keough, associée à la productrice Gina Gammell pour War Pony, ou encore ceux de la Japonaise Chie Hayakawa, avec Plan 75.

Coupez!
Coupez! © Lisa Ritaine

Artillerie hollywoodienne

Comme le veut la tradition, une poignée de sections hybrides complètent la sélection officielle. La grosse artillerie hollywoodienne débarquera hors compétition avec la présentation de Top Gun: Maverick, clou d’un hommage à Tom Cruise, celle du Elvis de Baz Luhrmann, avec Austin Butler dans le rôle-titre et Tom Hanks en colonel Parker, ou encore Three Thousand Years of Longing de George Miller, avec Idriss Elba et Tilda Swinton. Là où, côté français, on guettera les montées des marches de Coupez! de Michel Hazanavicius comédie de zombies présentée en ouverture du festival, et réunissant notamment Bérénice Bejo et Romain Duris, et de Mascarade, de Nicolas Bedos, avec Isabelle Adjani et Pierre Niney. Promesses de décalage, aussi, avec Fumer fait tousser, le nouveau film de Quentin Dupieux avec son casting mastoc -Adèle Exarchopoulos, Blanche Gardin, Gilles Lellouche…-, présenté en séance de minuit, tout comme Rebel, du tandem belge Adil El Arbi et Bilall Fallah. Quant à Ethan Coen, son premier film en solo, Trouble in Mind, un documentaire consacré à Jerry Lee Lewis, figure en “séances spéciales”, où il côtoie notamment deux grands témoins de l’époque, l’Ukrainien Sergei Loznitsa avec The Natural History of Destruction, et le Chilien Patricio Guzmán, auteur de Mi País Imaginario. Enfin, démonstration que l’appétit cannois est décidément insatiable, la section “Cannes Première”, inaugurée par Thierry Frémeaux l’an dernier, est reconduite, venant rajouter quelques couches à un gâteau déjà bien garni. À savoir, en l’occurrence, Esterno Notte, du maestro italien Marco Bellocchio, qui y propose le miroir de son formidable Buongiorno, notte, Nos frangins de Rachid Bouchareb, sur la mort de Malik Oussekine, le Don Juan de Serge Bozon, avec Virginie Efira et Tahar Rahim, Irma Vep, adapté par Olivier Assayas de son film éponyme en minisérie, ou encore Chronique d’une liaison passagère d’Emmanuel Mouret. Les esprits taquins y verront un clin d’œil à Pierre Lescure, arrivé à la présidence en 2014, fonction qu’il quittera cet été au profit d’Iris Knobloch -le début, sans doute, d’une nouvelle ère pour le festival.

75e Festival de Cannes, du 17 au 28/05, www.festival-cannes.com

Une belge année à Cannes

Tori et Lokita

Trois films belges en compétition à Cannes, c’est évidemment du jamais-vu, et l’on peut d’ores et déjà parler de millésime historique pour notre cinéma, qui fait mieux, pour le coup, que confirmer sa renommée à l’international. L’on ne parlera pas vraiment de surprise dans le chef des frères Dardenne, qui sont pour ainsi dire chez eux sur la Croisette, concourant, avec Tori et Lokita, pour la neuvième fois consécutive (!) à une Palme d’or qu’ils ont remportée à deux reprises, pour Rosetta et L’Enfant, en plus de multiples autres prix. Leur nouvel opus gravite autour de deux jeunes exilés africains, un garçon de 12 ans et une fille de 17, opposant leur amitié inébranlable aux conditions de vie difficiles qu’ils vont affronter en Belgique. À leurs côtés, Lukas Dhont, réalisateur prodige du cinéma flamand dont le premier film, Girl, sélectionné à Un Certain Regard en 2018, avait remporté la Caméra d’or, et qui découvre la compétition avec Close. Un film tissé lui aussi autour d’une amitié, celle de Léo et Rémi, 13 ans et camarades de toujours, qu’un événement inattendu va toutefois séparer. Enfin, couple à la ville et derrière la caméra, Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen (qui avait fait l’événement cannois avec La Merditude des choses et une parade à vélo dénudée en 2009) complètent cette présence au “sommet” avec Le Otto Montagne, adapté du roman éponyme de Paolo Cognetti. Là encore, le récit, tourné en italien, d’une amitié, inscrite dans les contreforts du Val d’Aoste celle-ci, et unissant depuis l’enfance Bruno, un garçon du pays, à Pietro, un gamin de la ville, pour être bientôt mise à l’épreuve de la vie.


Close

Parcours d’adolescence

La belge année du festival de Cannes ne s’arrête pas à cette moisson d’exception. Auréolés du succès international de Bad Boys for Life, et en attendant Batgirl, leur prochain film hollywoodien, Adil El Arbi et Bilall Fallah, les réalisateurs de Black et Patser, présenteront Rebel en séance de minuit. Tourné à Bruxelles, le film raconte l’histoire de Nassim, un gamin de Molenbeek de 13 ans à la recherche de son identité, que sa mère essaie de protéger de l’influence néfaste de son frère aîné, le casting réunissant Amir El Arbi, Aboubakr Bensaihi et Lubna Azabal. Enfin, last but not least, la Semaine de la Critique accueille Dalva, le premier long métrage d’Emmanuelle Nicot, autrice des courts Rae et À l’arraché. Un autre récit d’adolescence, le film s’attachant à une fille de 12 ans (interprétée par Zelda Samson) élevée par son père, et se vivant comme une femme. Jusqu’au jour où son père est arrêté et qu’elle est placée dans un foyer. Un drame avec l’inceste pour toile de fond que la réalisatrice a voulu tendu vers la lumière. Et un film que l’on brûle, là encore, de découvrir

Cannes parallèle


Quinzaine, Semaine, ACID… Les sections parallèles du festival réservent leur lot de belles promesses.


Fin de partie pour Paolo Moretti, dont le règne en tant que délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs aura été très éphémère. Pour son ultime programmation à la tête de la section parallèle reine du festival, l’Italien livre une partition singulièrement gourmande et prometteuse. Son compatriote Pietro Marcello, auteur il y a deux ans d’une brillante adaptation du Martin Eden de Jack London, aura l’honneur d’ouvrir le bal avec le bien nommé L’Envol, fable historique proche du réalisme magique tournée en France avec, entre autres, Louis Garrel, Noémie Lvovsky et Yolande Moreau. Dans la foulée, le cinéma hexagonal se taille la part du lion. On attend beaucoup, par exemple, du deuxième long métrage de la jeune prodige Léa Mysius (Ava), Les Cinq Diables, avec Adèle Exarchopoulos et Daphné Patakia. Mais aussi de celui de Thomas Salvador (Vincent n’a pas d’écailles), La Montagne, avec Louise Bourgoin. Philippe Faucon, avec Les Harkis, Alice Winocour, avec Revoir Paris, et Mia Hansen-Løve, avec Un beau matin, seront également du voyage. Mais les bonnes surprises pourraient bien venir de la sélection inattendue de l’immense romancière Annie Ernaux, qui signe en tandem avec son fils le documentaire Les Années Super 8, ou encore du retour, très attendu, de Nicolas Pariser (Alice et le Maire), qui clôturera cette Quinzaine avec son Parfum vert. Côté international, on pointe aussi bien l’estomaquant trip de body horror aux accents folk du Britannique Alex Garland, Men, que le passage au long de l’Espagnole Elena López Riera avec El Agua, ou le come-back du Portugais João Pedro Rodrigues avec Fogo-Fátuo. Sans oublier la réjouissante présence de la Québécoise Charlotte Le Bon, qui adapte la bande dessinée Une sœur de Bastien Vivès dans Falcon Lake.

Jeunes pousses et futurs grands

L’impeccable Charles Tesson cède sa place à Ava Cahen à la tête de la Semaine de la Critique, qui accueille en ouverture le premier long métrage de l’acteur américain Jesse Eisenberg, When You Finish Saving the World, avec Julianne Moore. Fidèle à son credo, la petite section défricheuse fait la part belle aux jeunes pousses et possibles futurs grands en compétition: Aftersun de l’Écossaise Charlotte Wells avec la star de la série Normal People Paul Mescal, Nos cérémonies du Français Simon Rieth, Tasavor de l’Iranien Ali Behrad… On se réjouit particulièrement de découvrir, en séances spéciales, le nouveau film du passionnant Clément Cogitore (Braguino), Goutte d’or, avec Karim Leklou, ainsi que le premier long de Céline Devaux, Tout le monde aime Jeanne, avec Blanche Gardin, sur une musique de Flavien Berger. Enfin, on ira forcément jeter un œil du côté de l’ACID, la très bienveillante section indépendante pilotée par un collectif de cinéastes soucieux de défendre les auteurs fragiles et audacieux, avec une sélection de petits films aventureux tournés en France, en Russie au Groenland ou au Japon…

N.C.

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