Critique | Cinéma

[critique ciné] À coeur battant, de Keren Ben Rafael: sur un fil

Petit film aussi audacieux que fragile, À coeur battant garde l’équilibre jusqu’au bout par la grâce de ses interprètes.

Ça commence par une scène d’amour, rien que du très classique. Un couple en toute intimité se parle, s’écoute, se touche. Soudain, le bébé pleure. Qui pour aller le chercher? Ce sera elle. Ce sera elle, car elle est restée à Paris, avec l’enfant, alors qu’il a dû retourner en Israël refaire son visa. Ils s’aiment à distance, par écrans interposés, le temps de cette pause administrative. Du jour au lendemain, le couple fusionnel que forment Julie et Yuval doit faire face à une séparation forcée et vivre par procuration le couple, la famille, la parentalité, et puis très vite, les doutes et les questionnements.

Le cadre est posé et ne déviera pas. Le récit est fait de la succession de leurs appels, complices et joyeux au début, de plus en plus saccadés avec les contretemps et les contrariétés. Les plans sont souvent fixes, les regards face caméra. Mais le petit cocon amoureux et familial vole bientôt en éclats. L’intrusion des proches de Julie et Yuval dans le cadre (le baby-sitter, la famille nombreuse de Yuval, la mère de Julie) vient briser leur intimité.

Survient alors une rupture, quand Yuval se met à appeler Julie depuis l’extérieur, de la plage ou d’un bar avec ses amis. La mère célibataire travaille beaucoup mais semble confinée dans son foyer. Lui, père absent malgré lui, qui a réintégré sa chambre d’ado, y trouve finalement une invitation à explorer le monde. Les mensonges par omission s’immiscent peu à peu, les regards se font fuyants. Mais comment détourner les yeux quand on est face caméra?

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Par écrans interposés

Malgré un dispositif fragile, le fil ténu d’une conversation Skype où se joue l’avenir d’un couple, Keren Ben Rafael parvient à raconter l’amour, sa complexité et son mystère, la façon dont le quotidien contrarié peut parfois l’étouffer. Qu’est-ce qui éloigne, est-ce vraiment la distance? Ou bien cela se joue-t-il ailleurs? Dans les traumas, les espoirs déçus, les ambitions ratées?

La réalisatrice parvient à raconter aussi la difficulté de s’aimer à distance, dans deux langues, comme dans deux visions du monde. Judith Chemla et Arieh Worthalter livrent une interprétation somptueuse bien qu’acrobatique, puisque séparés par la force des choses. Leurs magnifiques performances donnent chair à leurs personnages malgré le double écran qui les sépare de nous.

L’amour est l’enjeu majeur d’un récit qui fait aussi écho à d’autres préoccupations, comme celle d’un monde paradoxal d’hypercommunication qui vire à l’incommunicabilité. Et bien que le film ait été tourné en 2019, il raconte aussi quelque chose des deux dernières années, interrogeant notamment la place de l’intime quand il est filtré par un écran.

À coeur battant

Drame. De Keren Ben Rafael. Avec Judith Chemla, Arieh Worthalter, Noémie Lvovsky. 1h30. Sortie: 16/03. ***(*)

[critique ciné] À coeur battant, de Keren Ben Rafael: sur un fil

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