A Chiara, les liens du sang: « Cette trilogie est le résultat d’un très long processus »

La caméra de Jonas Carpignano ne lâche pas le visage de Swamy Rotolo, jeune actrice non-professionnelle calabraise dont le film sonde la détermination et les élans de liberté. ©
Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Jonas Carpignano clôture sa trilogie calabraise avec le portrait vertigineux d’une adolescente en voie d’émancipation qui découvre la vérité sur sa famille. Rencontre et critique.

Il est tout simplement l’un des cinéastes les plus passionnants de sa génération. Fils d’un Italien de Rome et d’une Afro-Américaine du Bronx, Jonas Carpignano s’installe en 2010 à Gioia Tauro, en Calabre, au lendemain de la plus importante émeute raciale de l’Histoire moderne transalpine qui fait suite à l’agression en rue de deux migrants africains. Là, il va durant douze années se fondre et faire corps avec la communauté locale, laquelle va lui fournir matière à trois fictions aux enjeux autonomes mais complémentaires, nourries d’un regard quasi documentaire: Mediterranea (2015), A Ciambra (2018) et aujourd’hui enfin A Chiara (lire notre critique en encadré ci-dessous). Porté par Swamy Rotolo, jeune non-professionnelle du cru qui explose de présence à l’écran, ce dernier long métrage fait le portrait d’une adolescente amenée à découvrir une vérité douloureuse sur son père, parti sans laisser de trace. Moment-charnière qui marque pour la jeune femme la fin brutale d’une certaine innocence et le début d’une quête émancipatrice qui l’amènera peut-être à trouver sa place dans le grand monde.

Quelle est l’origine de ce film et comment est-il connecté avec les deux précédents?

Cette trilogie est le résultat d’un très long processus. Je vis désormais à Gioia Tauro depuis plus de dix ans et tout y est profondément entrelacé pour moi. J’ai su très tôt, avant même de réaliser Mediterranea en 2015, que je voulais tourner trois films à cet endroit. Mais je ne savais pas vraiment comment tout ça allait pouvoir s’articuler. Disons qu’au fil des ans, j’ai laissé les choses autour de moi infiltrer mon point de vue et mon travail de sorte que mes idées étaient en constante évolution. J’ai écrit A Chiara en 2016, alors que j’étais en pleine préparation de A Ciambra. Tout était déjà là: l’intrigue, la structure du film… Donc je savais que dès que j’aurais fini le tournage de mon deuxième long métrage, je pourrais me consacrer à l’élaboration du troisième. Or, j’ai eu la chance de rencontrer Swamy Rotolo, qui allait devenir ma Chiara, dès le casting de A Ciambra. Quand le tournage de ce dernier a été terminé, j’ai donc commencé à passer beaucoup de temps avec Swamy, j’ai appris à la connaître, et son histoire et sa personnalité ont contribué à remodeler A Chiara en profondeur.

Comment vous êtes-vous rencontrés exactement?

C’est sa tante qui l’a amenée un jour de casting en me disant: « Hey, voici ma nièce, elle veut être dans ton film. » Dans mon esprit, ça a été clair instantanément, je savais qu’elle jouerait dans le suivant. J’étais bluffé par son charisme, sa facilité à connecter… Et il se trouve que je connaissais très bien sa famille, ce qui a pas mal facilité les choses.

Jonas Carpignano
Jonas Carpignano© getty images

Cette famille, justement, se retrouve également en masse dans A Chiara, puisque, à l’arrivée, quasiment tous les acteurs du film sont des Rotolo…

Comme j’étais occupé à réécrire le rôle du film pour Swamy, il m’a semblé évident que je devais aussi y inclure la dynamique de sa famille quasiment telle quelle. J’ai donc décidé de couler les liens du sang bien réels qui les unissent au sein d’une structure fictionnelle. Tout s’est fait très naturellement, à vrai dire. Comme nous vivons dans une petite ville et que nous nous croisons en permanence, il y avait en effet déjà une confiance très forte entre nous qui n’a rien à voir avec le cinéma. On a donc simplement préservé l’atmosphère qui présidait à nos rencontres en temps normal. Ainsi, ils ont pu me donner le meilleur d’eux-mêmes sans avoir peur de me décevoir.

Jusqu’à quel point utilisez-vous des éléments bien réels de la vie des gens pour nourrir et construire votre fiction?

A Chiara est le seul de mes trois films dont les événements sont complètement fictifs, même si les relations entre les différents personnages y sont très réelles. Dans le cas de la famille Rotolo, ils n’ont, dans la vraie vie, rien à voir avec la mafia, par exemple. Mais Swamy se dispute avec sa soeur en permanence, exactement comme dans le film. Je détourne cet état de fait vers quelque chose de fictionnel. Ici, en l’occurrence, la jeune femme commence à être en colère contre sa soeur parce que cette dernière, dans le film, sait des choses sur les activités criminelles de son père que Chiara ignore. Donc j’invente de toutes pièces la découverte d’un bunker menant à la révélation de secrets de famille, eux aussi tout à fait fictifs, mais j’utilise les tensions bien réelles qui existent entre les deux filles pour rendre tout ça plus authentique. Je les laisse exprimer une colère et une dynamique bien réelles pour nourrir une histoire inventée. C’est juste un petit exemple parmi de nombreux autres. Si vous prenez encore la séquence de la fête de famille, qui occupe une place très importante au début du film, disons que c’est une vraie réunion de famille, puisque tous ces gens sont liés par le sang, mais qu’il s’agit de faire émerger quelques éléments-clés du scénario au coeur de leurs échanges plus vrais que nature. Les cousins qui font des blagues et portent un toast, le père qui ne veut pas prendre la parole… Tout ça est en partie écrit mais découle directement du caractère et de l’attitude de chacun. Il s’agit vraiment d’aller chercher dans le réel tout ce qui peut contribuer à étoffer les personnages et les situations, afin de rendre le scénario et le film encore meilleurs.

Voici le contenu inséré d'un réseau de médias sociaux qui souhaite écrire ou lire des cookies. Vous n'avez pas donné la permission pour cela.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

A Chiara prend la forme d’un récit d’apprentissage qui a beaucoup à voir avec l’idée d’émancipation et de liberté. Visuellement, vous travaillez des motifs tels que celui de l’enfermement en situant plusieurs scènes-clés du film dans des espaces clos: voiture, train, bunker… Ces espaces fermés laissant peu à peu la place à des espaces plus ouverts. Par exemple, au début du film, Chiara fait du fitness dans une salle, alors qu’à la fin, elle fait du sport en extérieur…

Il n’y a absolument rien d’innocent là-dedans, c’est un fait. Et j’espère vraiment que les spectateurs du film vont percevoir et ressentir cette dimension-là, même si ce n’est pas de manière tout à fait consciente. Au fond, c’est exactement pour pouvoir développer ce genre de motifs que je ne fais pas du documentaire mais bien de la fiction. Quand vous tournez un docu, vous observez les gens que vous filmez en vous adaptant entièrement à ce qui se passe sous vos yeux. À l’inverse, quand vous travaillez au sein de structures fictionnelles, vous pouvez vous permettre de couler la réalité au sein de motifs forts et signifiants qui organisent et exacerbent la dramaturgie de ce qui se joue devant la caméra. Travailler sur des espaces étouffants, presque claustrophobiques, me permet dans A Chiara de mettre en scène une véritable sortie du cadre, l’affranchissement d’une jeune femme qui, en s’émancipant, non seulement peut espérer trouver sa place dans le monde mais aussi se définir un bagage moral, un système de croyances qui va lui permettre de naviguer au sein de ce monde en accord avec ce qu’elle est vraiment. Dans A Chiara, la famille est une sorte de prison dont il est impossible de se libérer à 100%. La question est plutôt de savoir comment trouver sa liberté, son libre arbitre, au sein de ce qui reste une forme de déterminisme. En donnant visuellement corps à des figures comme celles de l’enfermement et de la libération, je peux aller beaucoup plus loin dans l’approfondissement de ces questions par le biais de la fiction.

Le film ouvre aussi la porte aux fantasmes et aux rêves, ce qui permet l’exploration d’une psyché, d’un monde intérieur…

Oui, je voulais que le spectateur ait un accès direct à l’intimité de Chiara, à son expérience émotionnelle de l’existence. Et pour moi, il est très important que cet accès se fasse grâce à la mise en scène, à une grammaire typiquement cinématographique, et non pas via des explications données oralement par le personnage lui-même, ce qui serait très artificiel. Ce sont les outils propres au cinéma qui doivent servir de sésames pour accéder au coeur et au cerveau de Chiara. Dans le même ordre d’idées, la manière dont elle utilise son téléphone ou la musique qu’elle écoute, comme celle d’Aya Nakamura par exemple, nous ouvrent beaucoup plus à ce qu’elle est que de longs discours.

A Chiara, les liens du sang:

C’est pour ça aussi que la caméra ne quitte jamais Chiara, son corps et son visage…

Absolument. Et c’est vrai s’agissant des trois films de la trilogie. L’idée maîtresse dans la façon de filmer a toujours été de coller au plus près au point de vue du protagoniste. J’ai appris énormément sur les personnages que je filmais rien qu’en observant leur visage, et je pense que c’est vrai aussi pour les spectateurs des films. Comme je travaille avec des acteurs non-professionnels, j’ai besoin d’un indicateur de leur capacité à transmettre des émotions à l’écran. Et cet indicateur, c’est toujours la manière dont leur visage et leurs yeux me communiquent des choses. À travers ces trois films, j’ai filmé des personnes très différentes en soi, mais leur point commun c’est, je crois, que dès qu’elles pensent ou ressentent quelque chose, le spectateur peut le sentir et le comprendre instantanément.

Le jeune héros de A Ciambra, votre précédent film, apparaît brièvement dans A Chiara. C’est une façon pour vous de renforcer le puzzle que composent vos trois films?

C’est moins l’idée d’un puzzle que de chercher à montrer comment les univers des différents films, et donc des différents personnages, interagissent. C’est une manière de donner une idée plus complète de la fabrique sociale qui détermine le destin de tous ces gens. En les faisant brièvement se croiser, on peut mieux voir quelles sont les différences et les similarités entre eux. Le spectateur pourra se faire une meilleure vue d’ensemble de ce que constituent leurs différents mondes.

Vous évitez tous les clichés sur la mafia avec ce nouveau film…

C’est très important pour moi. J’ai beaucoup voyagé avec mes deux films précédents et il se trouve qu’on me posait souvent des questions sur la mafia. Parce que quand vous googlez Gioia Tauro, vous tombez tout de suite sur des histoires de mafia calabraise, de trafics de drogue liés au port… Or les gens ont souvent des idées très stéréotypées sur ce que la vie en Calabre peut être. Ils pensent que ça se passe vraiment comme dans les films de mafia. J’ai donc aussi fait A Chiara pour en finir avec cette vision distordue de la réalité. La mafia, ce n’est pas que des voitures de luxe, des mecs avec des flingues sous leurs chemises… Jamais, par exemple, il n’y a eu une fusillade durant toutes les années que j’ai passées à Gioia Tauro. Pourtant, c’est bien ce que les gens s’imaginent quand ils pensent à la Calabre. Des tas d’individus sont connectés à l’économie souterraine dirigée par la mafia et ne correspondent pas une seule seconde aux stéréotypes véhiculés. Ce sont précisément ces gens-là qui m’intéressent, cette réalité-là.

A Chiara

Drame. De Jonas Carpignano. Avec Swamy Rotolo, Claudio Rotolo, Grecia Rotolo. 2h01. Sortie: 20/04. ****

A Chiara, les liens du sang:

Cinéaste transalpin adoubé par Martin Scorsese et habitué des sections parallèles cannoises, Jonas Carpignano met, à 38 ans seulement, un point final à sa trilogie consacrée à la petite ville calabraise de Gioia Tauro. Se suffisant à lui-même mais entretenant des liens souterrains subtils avec les précédents Mediterranea (2015) et A Ciambra (2018), ce troisième volet cale son pas sur celui de Chiara, une adolescente de 16 ans qui tente par tous les moyens de percer le mystère entourant la disparition soudaine de son père. Littéralement rivé au visage déterminé de la jeune femme, Carpignano flirte pour l’occasion un peu moins avec le documentaire que par le passé, même s’il s’en tient strictement à un casting de non-professionnels -tous formidables. Ce faisant, il signe une passionnante plongée au coeur d’une subjectivité en quête d’émancipation mais dessine aussi en creux le portrait des petites mains de la fameuse ‘Ndrangheta, la très redoutée mafia calabraise. A Chiara adopte une structure qui fonctionne par boucles, le film trouvant dans la répétition de certaines situations et de certains motifs matière à mesurer l’évolution de son héroïne obsessionnelle, dont il acte le passage brutal de l’enfance à l’âge adulte. Une éclatante réussite.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content