Critique | BD

BD : Le Lait Paternel, comment survivre à l’absence d’un père ?

3,5 / 5

Uli Oesterle, Dargaud

Le Lait paternel – Livre 1: Les errances de Rufus Himmelstoss

128 pages

3,5 / 5
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Uli Oesterle, cador de la BD allemande, met en fiction sa propre vie dans « Le Lait Paternel », marquée par un père dont personne ne voudrait, mais qui lui sert d’excuse. Une autofiction sans fard ni concession, sur deux générations.

En juin 2005, à Munich, Victor Himmelstoss rend visite à son père Rufus, si on peut appeler ça un père – « Ou, du moins, cette dénomination de “ père ” ne lui a jamais correspondu (…) Un beau jour de 1975, il s’est brusquement volatilisé. Trente années durant, il ne restait plus la moindre trace de son existence. J’avais six ans à l’époque ». Cette visite sera d’ailleurs la dernière, puisque Rufus Himmelstoss est mort, ne laissant presque rien derrière lui, si ce n’est quelques pistes pour reconstituer son passé, et la raison de sa disparition. Vont alors se dérouler deux récits : celui de Rufus, et du Munich des années 70, « avec le quartier de Schwabing comme épicentre de la branchouille et du monde de la nuit ». Et celui de Victor, dans le Munich de 2005, avec d’étranges parallèles entre ces deux êtres qui ne sont quasiment pas connus : les deux se voient plus beaux qu’ils ne le sont, se montrent incapables d’assumer une vie de famille ou un semblant d’ambition (comme devenir auteur de BD…) et vont s’enfoncer dans la précarité, le déni et le drame. Au moins Victor pense-t-il avoir une bonne excuse pour être pathétique : « Si je suis comme je suis, c’est à cause de mon père biologique. Il m’a légué ses gènes foireux qui se sont disséminés en moi comme des moisissures coriaces. Je ne suis pas responsable, je m’en lave les mains.» Uli Oesterle a désormais quatre tomes pour nous prouver – on espère ! – que Rufus a pu se se racheter et que Victor s’est secoué. On a tendance à le croire, puisque Victor, à peu de choses près, c’est Uli lui-même, devenu un incontournable de la bande dessinée allemande et contemporaine.

Vérité crue

L’auteur n’en fait pas mystère : cette histoire est la sienne, comme il l’explique lui-même dans la postface de ce premier volume un peu plombé, tant ce passé est lourd et nos protagonistes a priori guère sympathiques, bien pire que des anti-héros : « A posteriori, ce projet était sans doute une tentative de me créer un modèle paternel meilleur que celui que mon daron de père n’a jamais été. Ah oui, j’oubliais… J’ai comblé les nombreux hiatus qui jalonnent son existence par des anecdotes librement inventées – mais dont chaque mot est empreint de vérité. » Cette vérité, qui transpire à chaque page de ce roman graphique plein de gravité et de maturité, en fait évidemment un « must have » pour ceux qui aiment l’autofiction ou les autobiographies sans fard. D’abord par cette manière dont l’auteur se montre d’abord sans concession avec lui-même, ensuite par sa graphie à la fois accessible et originale, nourrie de franco-belge autant que de comics, et parfaitement à l’aise dans sa succession de bichromies.

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