Au Festival d’Angoulême, la « world BD » prend ses quartiers

Marcello Quintanilha, figure majeure des nouveaux courants du 9e art. © Marcello Quintanilha
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Poussée dans le dos par le succès du manga et du roman graphique, et par une ambiance générale tournée vers la déconstruction, la bande dessinée étrangère, hors Japon, Europe ou USA, s’installe de plus en plus sur les étals et dans les palmarès. La preuve à l’édition 2023 du Festival d’Angoulême.

On appelle ça un carton plein. Les éditions Çà et là, lancées en 2005 par Serge Ewenczyk, et exclusivement consacrées “aux adaptations en français de bandes dessinées étrangères destinées à un public ado/adulte”, avaient, pour cette 50e édition du Festival international de la BD à Angoulême qui s’est tenue le week-end dernier, pas moins de quatre livres en lice pour des prix (soit un tiers de leur parution annuelle, que son éditeur tient à plafonner à douze titres). Il en a raflé trois, dont un deuxième Fauve d’or d’affilée, la récompense suprême pour un album, avec La Couleur des choses du Suisse Martin Panchaud, un an après le sacre de Écoute, jolie Marcia du Brésilien Marcello Quintanilha (dont on retrouve un dessin en cover de ce numéro). Un tour de force à l’image d’une des grandes tendances qui se dégagent du plus gros événement BD de la planète: la “world BD”, comme on parlait de “world music”, a dépassé l’effet de mode. Elle s’installe durablement dans le paysage BD, et de moins en moins dans l’ombre des trois grands empires et marchés du 9e art que sont le Japon, l’Europe et les États-Unis. Et si le manga règne à Angoulême désormais en maître -comme c’est déjà le cas en librairie (57% de parts de marché selon les chiffres 2022 dévoilés par GfK)-, avec à lui seul trois expositions et deux Fauve d’honneur, il n’est plus le seul à repousser la bonne vieille BD franco-belge dans ses retranchements: les auteurs d’aujourd’hui et de demain viennent désormais d’un peu partout sur la planète.

Sur les neuf expositions organisées officiellement par le festival, l’une était entièrement consacrée à Marguerite Abouet, la scénariste ivoirienne d’Aya de Yopougon, et une autre, Worldwide Comics, à dix auteurs émergents venus par exemple de Taïwan, de Norvège, de Finlande, de Thaïlande ou de Corée du Sud (de la Belgique aussi, avec Mathilde Van Gheluwe). Parmi les stands d’éditeurs, nombreux étaient ceux strictement consacrés à de la BD étrangère (Pologne, Canada, Allemagne, Moyen-Orient, Afrique…). Quant au Marché international des droits, il est devenu selon le festival lui-même “le rendez-vous incontournable de la profession”, un espace qui gagne chaque année en volume et en participants, qui voit se signer des centaines de contrats de cession de droits, et dans lequel le soft power massif de pays comme Taïwan ou Hong Kong prouve à lui seul que ces États ont décidé de faire de la culture et de la BD un réel outil politique, comme le firent avant eux le Japon ou la Corée du Sud, avec le déploiement de moyens publics énormes destinés à répandre leurs auteurs et leur propos bien au-delà de leurs frontières -propos eux-mêmes le plus souvent ancrés dans le réel et ses contextes socio-économiques.

Une planche de Naphtaline de l’Argentine Sole Otero, visible à l’exposition Worldwide Comics à Angoulême. – © ça et là

L’alternatif, moteur du changement

C’est évident que les choses ont beaucoup changé depuis la création de Çà et là, nous a ainsi commenté Serge Ewenczyk, le Peter Gabriel de l’édition BD, avant même de recevoir un deuxième Fauve d’or consécutif, lui qui avait hésité, en se lançant après des années passées dans l’animation et l’audiovisuel, entre le business du DVD et la bande dessinée... Au début, c’est moi qui devais aller chercher les gens et voir ce qui existait en dehors du manga japonais, de la BD franco-belge ou du comics américain de super-héros, et en m’inspirant plutôt de ce qui se passait en littérature qu’en bande dessinée, avec des maisons comme Actes Sud ou d’autres qui développaient leur “domaine étranger”, et pour lesquels j’avais en tant que lecteur une réelle appétence. Aujourd’hui, je reçois deux projets par jour, au sens propre. Mais cette ouverture est aussi, surtout, due à l’émergence de la BD alternative, entamée bien avant moi par des maisons comme Cornelius, L’Association ou d’autres. Une BD clairement tournée vers les auteurs, vers le roman graphique, la BD intimiste, l’autobiographie, le documentaire… Une bande dessinée à la fois alternative et ancrée dans le réel qui compte déjà beaucoup plus d’autrices par exemple, mais aussi ouverte aux témoignages et aux regards “différents”. Une BD qui a aussi amené un lectorat nouveau, venu à nouveau de la littérature plus que de la BD, et qui lisait déjà facilement du “domaine étranger”.

Lauréat du Fauve d’or du meilleur album en 2022, le Brésilien Marcello Quintanilha est l’un des visages de cette « world BD ».

Le Brésilien Marcello Quintanilha, qui sort aujourd’hui son nouvel et formidable album Âmes publiques, un recueil d’histoires courtes ancrées dans le naturalisme et le quotidien du Brésil contemporain, celui des bidonvilles et des “petites gens”, ne dit pas autre chose: “Au début de ma carrière, il y a plus de 20 ans, on me répondait toujours la même chose, presque comme un mantra: “C’est très intéressant, mais on ne sait pas quoi en faire, il n’y a rien de comparable sur le marché…”. Ça a commencé à changer lorsque j’étais encore installé au Brésil (Marcello Quintanilha vit à Barcelone depuis maintenant 20 ans, NDLR), mais je suis convaincu que la part de bande dessinée étrangère va encore augmenter avec les années: les comics ont toujours été le reflet de la société. Or celle-ci change, radicalement, pour le meilleur.

Et de fait, on ne peut s’empêcher de voir aussi dans l’essor de la “world BD” l’expression d’une déconstruction plus large encore: la bande dessinée, comme à peu près tout le reste, fut depuis toujours et apparemment depuis trop longtemps un espace d’expression réservé, ne leur en déplaise, aux seuls mâles blancs hétérosexuels. Elle se fait depuis quelques années nettement moins mâle, beaucoup moins hétérosexuelle, et logiquement désormais, un peu moins “blanche”.

Doucet, claque québécoise

Impossible de quitter la 50e édition du festival d’Angoulême sans en retenir le principal, à savoir l’exposition hélas éclair consacrée à la Québécoise Julie Doucet, élue Grand Prix l’année dernière par ses pairs (et à qui succède cette fois Riad Sattouf). La foule s’est pressée dans les deux étages bien trop exigus de l’hôtel Saint-Simon pour admirer le trait très alternatif de l’autrice, mais aussi prendre conscience de son incroyable avant-gardisme et de son impact sur ses pair. Recherches formelles, autobiographie, récits de rêves, critique sociétale, approche radicalement féministe: Julie Doucet fut une incroyable novatrice et le reste encore, à bien regarder ses travaux les plus récents basés sur le collage, ou le récent Suicide total, leporello de 20 mètres ici déplié sur les murs mais pas moins asphyxiant. Une grande prêtresse de l’alternatif et du noir et blanc dont la succession des originaux, souvent mal imprimés comme il se doit pour des fanzines proto-punks, fait ici éclater l’immense talent et la liberté de ton. Reste à espérer que d’autres opérateurs -belges?- auront les tripes de la reprogrammer ailleurs. Rien n’était acté au moment de clôturer le festival.

Partner Content