En famille avec les Murgia

29/09/16 à 10:33 - Mise à jour à 10:42

Source: Focus Vif

Plus que jamais, David et Fabrice Murgia, partisans d'une création transfrontalière et transdisciplinaire, seront incontournables cette saison. Rencontre avec deux frères qui incarnent un vent de renouveau bienvenu.

En famille avec les Murgia

Fabrice (à gauche) et David Murgia, deux frères qui incarnent une nouvelle génération artistique en pleine ascension. © SPW

Quatrième étage du Théâtre National, boulevard Jacqmain à Bruxelles. David débarque avec son vélo pliable dans le bureau de Monsieur le directeur. Debout derrière son bureau, son frère Fabrice, ledit directeur depuis le 1er juillet 2016, mettait à profit en l'attendant les quelques minutes en suspens pour ouvrir son courrier. Les voici côte à côte. Comme pourraient l'être les frères Dardenne avec qui ils partagent un attachement pour la région liégeoise qui les a vus naître et un engagement sociopolitique à travers leur art. Physiquement, on ne risque pas de les confondre. Le critère le plus évident est sans conteste la longueur du poil, la barbe et la chevelure de David lui conférant des allures de Christ gitan dont certains n'ont pas manqué de tirer profit, alors que chez Fabrice, le look est plus sage. Mais outre le degré de domestication du système pileux, référence somme toute fluctuante, l'identification s'effectue aussi par le perceptible sens de la responsabilité de l'aîné (Fabrice donc), deux fois père, directeur de compagnie et désormais chef d'institution à seulement 32 ans, tandis que David, de quatre ans son cadet, semble plus insouciant. Rien que du classique pour une fratrie de deux garçons, dirait-on en thérapie systémique.

Et comme souvent dans ces cas-là, c'est l'aîné qui a montré la voie. "J'ai eu beaucoup de chance, explique David, parce que si Fabrice n'avait pas fait le Conservatoire, peut-être que je n'aurais jamais su ce que ce que c'était. En tant que grand frère, il m'a montré des mondes dont je ne soupçonnais même pas l'existence. J'ai rapidement vu que, par-là, je pouvais échapper à de nombreuses choses redoutables dans le monde du travail. Et que c'était aussi un chemin vers une émancipation intellectuelle, culturelle, qui ne m'était pas destinée a priori." Fabrice, lui, a été poussé vers le théâtre par un prof de français et de morale "qui a su transmettre sa passion pour le fait de raconter des histoires". "Je ne suis pas issu et je ne suis toujours pas imprégné par les textes de la littérature dramatique, dit-il. C'est l'écriture de mes propres histoires plutôt que la mise en scène de celles des autres qui m'a amené vers le théâtre. Enfant, j'étais fasciné par la culture de masse, les films de Spielberg, de Lucas, les mythologies issues du cinéma américain. Je jouais avec mes figurines, j'inventais des histoires. J'étais drogué à ça."

Black Clouds

Black Clouds © Andréa Dainef

Multimédia

Cette influence transparaît particulièrement dans son dernier spectacle, Black Clouds (voir encadré), dont toute une partie tourne autour de la figure d'E.T. l'extraterrestre, mais aussi dans la création qui l'a révélé en 2009, Le Chagrin des ogres, où s'invitent des personnages de Star Wars et quelques touches de Matrix des frères (aujourd'hui soeurs) Wachowski. Au casting original de ce Chagrin qui n'a cessé de tourner depuis figurait... David, encore étudiant à l'époque, mais qui n'en était pas à son premier rôle au théâtre. "J'avais déjà joué au National quand Fabrice n'y avait pas encore mis les pieds, je lui ai montré la porte", lâche-t-il, faussement crâneur. C'était dans À la mémoire d'Anna Politovskaïa, du géant suédois Lars Noren. L'un a joué pour l'autre, mais les deux frères ont aussi joué ensemble, en reprenant le rôle des deux jumeaux Stef et Mika dans Tête à claques de Jean Lambert, un tube du théâtre jeune public il y a quelques années. "La première distribution a donné 300 représentations, nous 200, se souvient David. C'est le seul spectacle avec lequel j'ai joué tous les matins. Dur comme rythme! Et avec un public qui ne pardonne pas. Mais du coup, on a fait beaucoup de route ensemble Fabrice et moi, c'était chouette."

Beaucoup de route ensemble, mais aussi beaucoup de route chacun de son côté. Tout en participant à l'aventure de la série RTBF Melting Pot Café et en faisant quelques apparitions au cinéma, Fabrice, lancé par le succès du Chagrin, se concentre sur la scène et creuse le sillon d'un théâtre au langage innovant, mêlant de manière très organique acteurs et vidéo, et dont les fictions se basent sur des faits réels. Lui qui avait d'abord pensé embrasser une carrière de journaliste part même avec toute une équipe tourner le long de la Route 66 (pour Ghost Road, créé en 2012) et au fin fond du désert d'Atacama au Chili (pour Children of Nowhere, en 2015). Son travail prend une aura médiatique internationale quand il reçoit le Lion d'argent à la Biennale de Venise en 2014. La même année, son Notre peur de n'être est créé au In d'Avignon.

David, lui, pratique le multimédia dans l'alternance: il passe avec fluidité du petit au grand écran et de l'image à la scène. Une gymnastique à laquelle les acteurs flamands sont rôdés mais qui émerge seulement maintenant du côté francophone. "La chose la plus importante pour moi a été de sortir du théâtre et de faire du cinéma, explique l'acteur. Travailler tantôt dans l'un et tantôt dans l'autre permet de relativiser. Et ça donne même envie de faire encore autre chose, ça prouve que le monde est grand." Sacré meilleur espoir masculin aux Magritte en 2013, le cadet des Murgia a tourné avec Frédéric Fonteyne (Tango libre), Tony Gatlif (Geronimo) et Bouli Lanners (Les Premiers, les Derniers), il monte sur scène seul (Discours à la nation d'Ascanio Celestini,qui lui vaut une nomination pour le Molière de la révélation masculine en 2015) ou en bande, avec ses quatre camarades du Raoul Collectif. Un quintette hors pair qui s'est offert Avignon cet été, avec Rumeur et petits jours.

Rumer et petits jours

Rumer et petits jours © Céline Chariot

"Maintenant ça va, ils sont rassurés, je pense", sourit Fabrice à propos de leurs parents et de la crainte que pouvait susciter chez eux le fait de voir leurs deux garçons se lancer dans le théâtre. "Ce qu'ils n'ont jamais voulu, c'est qu'on fasse un boulot qu'on n'aimait pas ou qui soit très éprouvant physiquement. Ils espéraient aussi qu'on gagne un peu mieux notre vie qu'eux, par souci de confort. C'est lié à l'envie qu'une génération vive mieux que la précédente." Les grands-parents des Murgia ont tout quitté pour repartir à zéro en Belgique, un pays qui manquait alors de bras. Ils venaient d'Espagne, fuyant la dictature de Franco, du côté maternel, et d'Italie du côté paternel. "Nos grands-pères travaillaient dans la même usine à Verviers, ils se croisaient. Apparemment il y en avait même un qui était le chef de l'autre", explique David. "Notre famille comprend beaucoup d'oncles et de tantes et à la maison, il y a toujours eu plusieurs langues qui se parlaient. Ça saute du français à l'espagnol, ou à un italien teinté de wallon. Tout ça vous plonge directement dans une sorte de multiculturalité de fait et si on regarde nos spectacles rétrospectivement, on a toujours eu tous les deux un intérêt particulier pour le rapport à l'immigration moderne." "Appartenir à une troisième génération issue de l'immigration offre une certaine compréhension de ce que c'est être immigré aujourd'hui", rebondit Fabrice. "Le plus beau cadeau que l'on reçoit de cet héritage, c'est qu'on a une vision plus complexe, qu'on ne se limite pas aux problèmes de croissance économique ou de sécurité quand on voit un migrant arriver."

Jeux sans frontières

Comme leur actu le prouvera encore ces prochains mois, chez les Murgia, il n'y a pas de frontières, ni entre les arts, ni entre les pays, ni entre les langues. David, que l'on a déjà vu dans des films flamands comme Soeur Sourire de Stijn Coninx et le retentissant Rundskop de Michaël R. Roskam, partagera bientôt l'affiche avec les "Bekende Vlamingen" Peter Van Den Begin et Jan Decleir dans le nouveau film de Nabil "Les Barons" Ben Yadir, Dode Hoek (Angle mort). Et après avoir incarné un Christ miniature pour Jaco Van Dormael (Le Tout Nouveau Testament), il endosse à nouveau un rôle messianique dans Laïka, ses retrouvailles théâtrales avec l'auteur italien Ascanio Celestini. "Alors que Discours à la nation compilait plusieurs petites histoires, Laïka est un seul récit avec plusieurs couches de narration, explique David. C'est l'histoire d'un gars qui raconte à son colocataire Pierre ce qui lui est arrivé aujourd'hui: il était dans un bar et il a raconté aux gens du bar -qui semblent ne jamais en sortir- ce qui se passe dehors, dans le supermarché, sur le parking... Il y a le clochard qui fait la manche, la prostituée, la femme qui souffre d'Alzheimer... Toute une série de personnages qui se croisent. Et plus il raconte, plus il est bourré."

Tête à claques

Tête à claques © DR

Quant à Fabrice, son nouveau rôle de directeur ne l'empêchera pas d'être tout aussi international que National. Il s'apprête à monter Le Chagrin en espagnol et son Black Clouds, créé en juillet à Naples, qui réunit un casting à moitié belge et à moitié sénégalais sera notamment présenté au Grand Théâtre National de Dakar. Son prochain spectacle, Menuet, sur la musique du compositeur de LOD Daan Janssens, déboulera au Singel à Anvers. Et à partir de la saison prochaine, la première dont il assurera la programmation, le National lui-même sera encore plus cosmopolite: "Il y aura des metteurs en scène étrangers qui viendront travailler avec des acteurs belges, des acteurs belges qu'on enverra à l'étranger, des metteurs en scène belges qui travailleront avec des acteurs étrangers... Sur le plan du contenu, je me positionne dans la prolongation du travail de Jean-Louis (Colinet, son prédécesseur, NDLR), notamment sur le plan du théâtre social, voire politique, mais je pense que ce sera encore plus affirmé au niveau de l'engagement, avec des metteurs en scène qui proposent des points de vue forts sur des faits d'actualité. Ces metteurs en scène invités travailleront avec tout l'outil du Théâtre National, à la fois pour mettre à profit l'expérience des travailleurs de cette institution et tenter d'apporter la possibilité d'évoluer dans les codes théâtraux en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les Flamands ont pris des longueurs d'avance sur nous quant aux écritures transdisciplinaires. Aujourd'hui, un acteur doit être une sorte de couteau suisse. Il faut qu'on fasse plus de cinéma dans les écoles, mais aussi plus de théâtre qui vise à travailler avec des micros, des caméras... Et l'on doit se débarrasser de cette frilosité à se faire côtoyer sur scène un danseur, un acteur et un circassien." Une nouvelle ère commence. Elle promet d'être passionnante.

Ils sont partout!

Fabrice Murgia

Black Clouds (création): le 24/10 au Théâtre National à Bruxelles (dans le cadre du Festival des Libertés), du 13 au 17/01 au Théâtre de Namur, les 3 et 04/02 au Festival de Liège, du 17 au 24/02 au Théâtre National à Bruxelles, les 17 et 18/03 au Manège à Mons (dans le cadre du Festival Via), les 29 et 30/03 à la Toneelhuis à Anvers.

Le Chagrin des ogres: du 29/11 au 03/12 au Théâtre National à Bruxelles.

Daral Shaga (opéra circassien): du 11 au 15/01 au Théâtre National à Bruxelles.

Menuet (création): les 19 et 20/04 au Singel à Anvers.

David Murgia

Rumeur et petits jours (avec le Raoul Collectif): du 27/09 au 02/10 au Théâtre National à Bruxelles, le 22/10 au Théâtre Agora à Saint-Vith, le 25/10 au Centre culturel de Nivelles, le 01/03 au Centre culturel de Ciney, les 14 et 15/03 à la Maison de la Culture de Tournai, le 16/03 au Centre culturel de Soignies, du 21 au 25/03 au Théâtre de Liège, du 20 au 22/04 au Théâtre de Namur.

Laïka (création): le 27/01 au Festival de Liège, du 4 au 11/02 au Théâtre National à Bruxelles, du 21 au 23/02 au Théâtre de l'Ancre à Charleroi.

Discours à la nation: du 2 au 06/05 au Théâtre National à Bruxelles.

Le Signal du promeneur (avec le Raoul Collectif): du 29 au 31/03 au Théâtre de Namur, du 9 au 13/05 au Théâtre National à Bruxelles.

Et au cinéma à partir du 25/01 dans Dode Hoek (Angle mort) de Nabil Ben Yadir.

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