Willis Earl Beal - Acousmatic Sorcery

07/05/12 à 16:11 - Mise à jour à 16:11

BLUES | Revenu de la rue et de la déglingue, Willis Earl Beal sort un premier album de blues lo fi radical, mais habité. Love it or leave it, comme dirait l'autre.

WILLIS EARL BEAL, ACOUSMATIC SORCERY, DISTRIBUÉ PAR XL RECORDINGS. ****
EN CONCERT LE 20/05, AUX NUITS BOTANIQUE.

Willis Earl Beal - Acousmatic Sorcery

© DR

Il y a d'abord l'histoire. Un road movie où le jeune Willis Earl Beal quitte Chicago pour prendre la route vers le Nouveau Mexique. Entre 2007 et 2010, il traîne du côté d'Albuquerque, dort régulièrement dans la rue, enchaîne les jobs alimentaires, les sales cuites et les mauvaises baises. Pour tuer le temps, il dessine un peu. Il s'achète aussi un mini-enregistreur karaoké, une gratte à trois francs six sous et une petite harpe. Il en profite pour enregistrer ce qui ressemble à des micro-blues squelettiques. Il a bien un ordinateur, mais n'est pas connecté: pour faire sa "promo", pas de Facebook, ni Twitter, ni coup fumant sur YouTube. A la place, il laisse traîner des flyers écrits à la main, du genre: "Si vous voulez que je vienne chanter une chanson chez vous, voici mon numéro..."

C'est beau, c'est joli comme récit, mais on reste malgré tout en 2012. Willis Earl Beal a aussi participé aux sélections de X-Factor et a bien fini par se retrouver cité sur les blogs, avant d'être aujourd'hui signé sur le même label qu'Adele. Fin de la hype? Dégonflement instantané du mythe hobo déglingué? Pas forcément. Acousmatic Sorcery, premier album de Willis Earl Beal, pose plein de questions, mais a au moins le mérite d'évacuer cette éventualité: non, Willis Earl Beal ne compte pas refaire un coup à la Lana del Rey. Tous les deux ont joué plus ou moins consciemment la carte de l'énigmatique: comment faire parler de soi dans un déluge de bruit? Certainement en se taisant. Cela a réussi pour la chanteuse labialement siliconée -à cela près qu'elle doit composer aujourd'hui avec le retour de flamme des sceptiques. Willis Earl Beal lui n'a pas attendu ça: il s'est directement tiré une balle dans le pied.

Tom Waits black

Acousmatic Sorcery est en effet tout sauf un disque aimable, du moins au premier abord. Les chansons y sont plutôt rêches, âpres et monotones. Voire autistes. De fait, le blues-folk de Willis Earl Beal se rapproche souvent de l'art outsider. Celui pratiqué par des personnalités borderline, toujours un peu à la limite de la folie, comme Daniel Johnston, probablement le plus célèbre d'entre eux. Willis Earl Beal semble pourtant avoir conservé une certaine lucidité. Sur la pochette, il prévient: "Voici une collection de chansons que j'ai écrites et chantées à une période durant laquelle je n'avais pas de raison logique d'espérer quoi que ce soit." En même temps, il n'était pas vraiment nécessaire de le préciser... La douzaine de titres qui composent ce premier album tient de la régurgitation, un blues primal et volontairement frustre -d'après ce qu'on a pu comprendre, les morceaux ont été simplement masterisés à partir des bricolages du bonhomme.

La voix est ce qui frappe en premier. Sur Take Me Away, il rugit avec une précision et un charisme impressionnant, façon field holler dans les champs de coton -oui, c'est un cliché, sauf dans la bouche de Beal, qui semble régulièrement avoir 70 ans (et non 27). A d'autres moments, il se montre également capable de chantonner des berceuses (Evening's Kiss, Monotony joué sur une seule corde), ou de virer vers le talk over, à la manière d'un Tom Waits black (Swing On Low, Masquerade). Entre ovni total et arnaque géniale, Willis Earl Beal a surtout admirablement titré ce premier disque: à la fois acte musical radical proche de la musique concrète (l'inquiétant Cosmic Queries) et tour de sorcellerie lo fi fascinant (le quasi vaudou Ghost Robot).

Laurent Hoebrechts

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