Sortie de route #12: L'Invasion des Profanateurs de Tartiflettes

19/12/11 à 10:36 - Mise à jour à 10:36

Gonzo éthylique, Serge Coosemans chronique chaque lundi la nuit. Cultures noctambules, aventures imbibées, rencontres déglinguées, observations variées, win, lose et sortie de route assurées.

Sortie de route #12: L'Invasion des Profanateurs de Tartiflettes

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Samedi 17 décembre 2011, vers 20h30: mes camarades, ils vont tous chez Madame Moustache, chez Mr Wong (déjà surnommé Mister Not Ight) ou à la Lessizmore. Moi, je traverse le Marché de Noël, avec mon sac de disques en bandoulière, en route vers ma mission DJ de ce soir: animer musicalement une soirée costumée. Pourtant marketée par la Ville de Bruxelles comme un event prestigieux, un rendez-vous "gourmand" et "féérique", Plaisirs d'Hiver s'avère sous l'averse de neige fondante un véritable enfer. Le rendez-vous de tous "les crapuleux de ma strôtje", comme disait Madame Chapeau. Arriérés en jeans marbrés, donzelles au vocabulaire très Koh Lanta, ça n'a pas l'air de fort bien tenir le Glüwhein, tout ça. Ne parlons même pas de l'effet du Mojito chaud et du Péket au cannabis sur cette véritable cours des miracles. En wallon hardcore et en flamand de là où c'est très plat, j'assiste à des scènes de ménages et à des manifestations de joie aussi trash qu'avinées (à la cannelle). Je croise pas mal de regards bovins et même provocateurs, qui me font presser mon gros sac contre mon petit coeur. Je trace comme je traçais jadis à la Foire du Midi, quand il y avait encore sur le parcours des rings de lutteurs, des avortons dans le formol, et des tronches à faire peur aux Tchétchènes pour applaudir le tout. Je trace comme je trace quand Bruxelles-Les-Bains vire en Cureghem Beach, ça arrive. Je trace en pensant que si je n'ai absolument rien contre ce que certains dénoncent comme relevant de la bête "politique paillettes", quand la Ville de Bruxelles organise un truc, entre la théorie marketing et la réalité, cela relève souvent du même genre de différence que celle qui sépare Monica Belluci de Maggie De Block. La dernière fois que j'ai croisé des chalets de Noël sur mon chemin, c'était un vendredi après-midi et toute l'armada d'abrutis certifiés Selor habituée aux douteux bars à papouilles de la Galerie Ravenstein y avait délocalisé sa cirrhose. Là, samedi soir, c'est l'invasion des Profanateurs de Tartiflettes. Vraiment, je ne reviendrai pas. Même si on m'invite.

Sans blague, je me réfugie chez Tonton Chami. J'avale vite fait mon big bacon halal en observant un couple trentenaire, très élégant, paré pour une réception chez l'Ambassadeur, dévorer des ailes de poulet avec les doigts. En partant, j'ai envie de demander au type si à la Saint-Valentin, il emmène sa femme chez Exki mais je me retiens et je file prester mes heures à la soirée costumée. C'est marrant, les invités ont fait beaucoup d'efforts. L'hôte s'est offert le costume du lapin de l'apocalypse dans Donnie Darko, sa copine celui du personnage féminin du film Kick-Ass. Entre autres moins remarquables, il y a encore une Trinity de Matrix, deux Cruella De Ville, un Ninja, une Elfe, un Maffieux, une Lara Croft, un Austin Powers, un Michael Jackson qui pourrait être Thom Yorke qui pourrait être Charlot et mon petit préféré de la soirée, un type qui s'est fait le total-look Bruce Willis dans Die Hard 3. Qui a donc débarqué non seulement habillé d'un marcel ensanglanté et avec de fausses blessures sur le visage mais portait surtout attaché autour du corps un grand panneau "I hate every nigger in town"!!! Génial, du moins, si on admet que pour la génération X, une soirée costumée ressemble plus à une convention geek du genre Comic Con qu'à un fantasme vénitien.

Cela se passe sans accroc majeur, sinon que je peste sur la qualité du matériel fourni par la salle. Aujourd'hui que dans le petit monde deejay l'usage du laptop se généralise, il y a de moins en moins de tenanciers de caberdouches pour tenir à l'oeil la fiabilité de leurs lecteurs CD. Problèmes de lecture à la préécoute, faux contacts, blocages, ça risque à tout instant de caler, de sauter. J'ai parfois moins de trente secondes pour éviter l'erreur technique majeure, le gros blanc, le souci de lecture, et c'est totalement éreintant, voire même complètement stressant. L'assistance est sympa mais ce ne sont pas des animaux noctambules et après du rock, du rap et de la techno, ça se vide gentiment à partir de 2 heures du matin. Je sors de là sur les rotules, sentant poindre la migraine, avec pour seules envies une douche, mon lit et le formidable bouquin de Philippe Garnier qui m'y attend sur le deuxième oreiller.

A peine dehors, le film de zombies reprend exactement là où je l'avais laissé. Jeunesse patibulaire au look improbable, entre pirate somalien et étudiant des années 50, qui s'engueule en langage SMS. Types à capuches titubant en insultant tout ce qui bouge. Bandes. Gyrophares dans tous les sens. A La Bourse, le taximan semble heureux de prendre en charge quelqu'un qui n'ait pas l'air en possession d'une machette dans sa poche arrière. Je fais: "ça a l'air un peu dingue ce soir, non?" Le chauffeur se marre d'un air à la fois résigné, triste et consterné, et m'expose le palmarès de cette véritable Nuit du Walpurgis: "Il y avait ce sons & lumières Electrabel sur la Grand-Place. Ca a tiré vraiment beaucoup de monde et comme c'était nul, les gens sont plutôt de mauvaise humeur. A Ixelles, il y a encore eu des émeutes, plus violentes que d'habitude. Monsieur, j'ai vu plus de bagarres cette nuit que je n'en vois d'habitude en plusieurs semaines. Chaque fois la même chose: des types commencent à se battre, ça forme un attroupement, ça se bouscule pour mieux voir et puis, ça se bagarre même dans l'attroupement!!! C'est l'alcool, ça, les gens ne tiennent plus du tout l'alcool. Les flics sont débordés, complètement sur les nerfs."

L'alcool, la situation économique, le stress des fêtes, la dépression de l'hiver, le calendrier maya... Chacun sa petite théorie. La mienne, c'est que vers Noël, le boeuf redevient un âne pour les autres boeufs. Peut-être davantage cette année que les autres, c'est possible. Après tout, c'est indéniable que tout se dégrade. M'est venu dans ce taxi la préscience d'une Saint-Sylvestre 2011-2012 au centre de Bruxelles qui pourrait tenir davantage du carnage que de la célébration. Toutes les conditions semblent en tous cas réunies pour que l'annuel cinéma urbain des 12 coups de minuit entre La Bourse et Anneessens dégénère vraiment, cette fois. Préscience d'un désastre qui a été suivi de la vision d'une toute bonne soirée passée à manger des huîtres devant une saison entière de Breaking Bad. Noël avec la famille, le Cava et le lapin à la bière, Nouvel An sous la couette devant Walter White et le cartel mexicain. Voilà mon programme pour les deux semaines à venir. Survivez, faites-en autant.

Serge Coosemans

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Sortie de route reviendra en janvier.

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