Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

12/01/16 à 10:31 - Mise à jour à 13/01/16 à 16:43

Salut l'artiste: l'hommage de Laurent Raphaël à David Bowie

Par où commencer? Les superlatifs se consument avant qu'on ne les utilise. Soit trop usés, soit trop faibles pour mesurer l'intensité électrique du phénomène Bowie.

Salut l'artiste: l'hommage de Laurent Raphaël à David Bowie

© Kamagurka

Jusqu'au bout, le génial Anglais aura été sa propre boussole, seul maître à bord d'un concept, lui-même, en perpétuelle réinvention, poussant la coquetterie jusqu'à livrer in extremis la BO de ses funérailles, et emportant avec lui dans la galaxie le secret de son aura radioactive...

Ultime coup de théâtre d'un artiste caméléon qui déjouait sans cesse les pronostics, et dont les métamorphoses successives, de Ziggy Stardust au Thin White Duke en passant par Halloween Jack, agissaient comme des baromètres des époques traversées et à venir. Car l'aimant Bowie n'a pas seulement incarné tous les mythes fondateurs de la seconde moitié du XXe siècle -star système, pop culture et parfums de révolte-, il les aura anticipés souvent, comme si son regard vairon se doublait d'un don de voyance. En ce sens, qu'il ait incarné Andy Warhol dans le biopic consacré à Basquiat n'a rien d'anodin. Ils ont en commun un sens aigu de la mise en scène prémonitoire, entre excentricité et quête du beau.

Son étoile n'aura jamais vraiment pâli, même dans sa longue période de disette artistique, compensant l'absence de fulgurance par une innovation constante épousant à la marge la révolution numérique. Il n'a de toute façon plus rien à prouver. Sa vie est déjà une oeuvre d'art totale, réussissant malgré tout dans ses tâtonnements électro de la fin des années 90 à fixer quelque chose de ce monde au bord du chaos. Figure tutélaire pour des générations biberonnées à son rock show fiévreux, Bowie est responsable d'un nombre incalculable de carrières.

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David Bowie, sa vie est une oeuvre d'art totale

Outre ce génie instinctif, viscéral, ce qui le singularise sans doute avec le recul, et qui le place définitivement au-dessus de la mêlée, c'est sa fidélité à une éthique forgée dans le creuset d'une mixité artistique plurielle encore recouverte des braises des deux guerres mondiales (où le mime côtoie le jazz, le mouvement Dada et les romans de George Orwell) qui l'a immunisé contre la vulgarité et l'exhibitionnisme, ces fausses divinités médiatiques si répandues. Que ce soit dans ses aventures cinématographiques ou dans son rôle ambigu d'icône de la mode, il n'a pas travesti cet idéal soluble dans la pudeur, nous épargnant l'étalage obscène de sa vie privée ou de sa maladie, sinon au compte-gouttes par le filtre embaumeur de la musique.

Devant cet homme multifacettes, toutes les tribus ont pu se reconnaître à un moment ou l'autre: punks, rockeurs, et même BCBG emportés dans le tourbillon pailleté des années 80 dont il n'a pas manqué de photocopier le vide, le bluff et les regrets naissants. Et tout cela sans trahir un instant cette âme d'explorateur intrépide.

Tout le monde ne peut pas en dire autant. S'il laisse des casseroles, elles sont bien cachées sous son tapis de méditation. Sa carapace arty est inoxydable. Pas besoin d'enclencher le processus de réhabilitation systématique dont bénéficient aujourd'hui les ringards d'hier. Suivez mon regard. Il croisera forcément la silhouette bourrue de Galabru -mais ce pourrait aussi être Polnareff, voire Christophe qui n'a pas toujours eu droit à l'estime dont on le couve désormais. Certes, l'autre "gendarme" a sauvé son honneur avec Le Juge et l'assassin mais rien qui puisse faire oublier sa compromission dans une ribambelle de navets interstellaires dont l'intelligentsia parisienne se gaussait bien à l'époque. Qu'il ait eu droit à sa photo en Une de Libération et d'une bonne partie de la presse de tous bords il y a quinze jours est du coup aussi insolite que si Johnny Rotten était invité à déjeuner au Palais. Et révélateur de ce relativisme culturel qui brouille la vision et la mémoire. A croire que l'amnistie artistique générale a sonné! La machine à fabriquer du cool ne fait plus le tri entre le bon grain et l'ivraie. Libre à chacun de retourner sa veste... toujours du bon côté.

Aussi, quand le fiston de neuf ans s'est mis l'autre jour à entonner La Maladie d'amour (croisée au détour de La Famille Bélier, comme nous l'a appris un interrogatoire serré), notre sang n'a fait qu'un tour. Non, pas lui! Pas Sardou quand même! Des mesures radicales s'imposent: ce soir, c'est Space Oddity en entrée, en plat et en dessert!

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