Rudy Trouvé: "Avec dEUS, j'aimais n'utiliser qu'une seule de mes cordes"

28/04/16 à 15:09 - Mise à jour à 15:42

Source: Focus Vif

À l'occasion de son double concert à Liège et Arlon ce 30 avril, tentative de reconstruction du puzzle Rudy Trouvé, musicien-peintre anversois ayant visité dEUS et une galaxie de projets musicaux libertaires.

Rudy Trouvé: "Avec dEUS, j'aimais n'utiliser qu'une seule de mes cordes"

Vendredi 22 janvier, Rudy Trouvé, dans son atelier-studio-maison de Deurne, Anvers. © Philippe Cornet

Article initialement paru dans le Focus du 29 janvier 2016.

La première tentative, c'était il y a deux, trois ans et le téléphone fixe a longtemps sonné dans le vide. Un bout de temps pourtant après l'invention du répondeur. Vu la perspective de l'AB en février, on réessaie à la mi-janvier 2016: là, un Rudy courtois propose un rendez-vous dès le lendemain chez lui à Deurne. Trop simple. Le jour en question, Trouvé laisse un message disant qu'il ne se sent pas bien et va donc se rendre à l'hôpital. Le soir, sa femme nous apprend qu'il est opéré d'une appendicite. Ça démarre et puis ça cale, ça redémarre et puis ça zappe: c'est pas mal l'histoire saccadée de Rudy Trouvé, 49 ans depuis le 28 janvier. Deux jours plus tard, on est face à l'anguille: pâle et peu rasé, regard intense de l'école Antonin Artaud et l'éventuel sourire impromptu qui dissipe toute sévérité. "Je m'emmerde assez vite, dit-il dans un français caillasse, j'aime bien faire de tout et le plus possible. Des concerts mais pas trop. Je ne suis pas capable d'interpréter des disques, je me vois plutôt comme un type de l'art figuratif, un sculpteur de sons. L'expérimentation me paraît une chose normale: la première fois que je me suis servi d'un Pro Tools, je ne voyais que des bouts bleus ou rouges sur l'écran, comme des puzzles dont je serais l'inventeur." Son regard se fixe alors en instantané cobra et il ajoute: "Le bruit et le son sont aussi des arts". Certes.

Pas donné d'intégrer ce genre de mantra dans un groupe rock. Lorsque Trouvé se joint à dEUS "vers 1992", la bande à Barman, déjà passée au Rock Rally de l'hebdomadaire Humo, enregistre avec lui la matière de l'album Worst Case Scenario et de l'EP qui suit, My Sister = My Clock. Moments grumeleux qui fabriquent quelques-unes des meilleures chansons de pop barbelée jamais produites en Belgique. La guitare de Trouvé -qui brandit aussi le ukulélé et la plaque de métal- attaque la mélodie et pousse les autres musiciens dans le dos: un poignard qui vous veut du bien. "J'aimais n'utiliser qu'une seule de mes cordes et j'étais partant pour des tournées courtes de deux semaines." Lorsque dEUS, signé chez Island, est bombardé jeune espoir bravache de la scène internationale, les tournées sans fin s'enchaînent: pas le truc de Rudy, qui quitte alors prestement la scène.

"On avait commencé comme une équipe de commando contre le monde (sic), jouant pour des gens qui adoraient la musique, et puis c'est devenu une sorte de business. L'argent gagné avec dEUS m'a néanmoins permis de faire d'autres choses et je n'ai ni regret ni amertume." Moment où la reconnaissance ressemble à un incendie sans pompiers disponibles: Trouvé a ainsi vécu l'ascension de dEUS parce que sa chimie était alors celle d'un jeune homme "pas toujours très équilibré, dont l'ADN est difficile, un peu dans la dépression. Pour moi, la vie est absurde mais aussi mélancolique. C'était une période d'excès. Et je ne voulais pas d'enfants: trop de responsabilités." Une vingtaine d'années plus tard, Rudy est trois fois père -ils ont deux, dix et treize ans- et a arrêté la came pour des raisons d'agenda, mais pas seulement: "Il faudrait trouver un moment où les enfants ne sont pas là mais ce serait chipoter avec l'autodestruction. Comme j'ai pu le faire jeune, de la même manière dont je vivais alors pauvrement. Ce qui n'était pas forcément désagréable."

Haleine de la N-VA

Aller dans le vaste atelier du rez-de-chaussée de sa maison de Deurne, c'est constater en 3D l'objet et le sens de la conversation. Les toiles figuratives de Trouvé ne révèlent pas forcément son passé technique d'étudiant aux Beaux-Arts de Gand (KASK) mais plutôt un goût pour la brutalité sentimentale à la Egon Schiele, y compris dans ses dernières peintures qu'on croirait congolaises. "Avec Warhol, Schiele a compté pour moi, comme d'ailleurs Hugo Pratt." Celui qui "voulait tout faire" a engrangé les groupes comme les fresques avec une boulimie et un sens de l'équilibre qui ne cessent de voyager de la clarté à la saturation. Avec Kiss My Jazz, Gore Slut, Tape Cuts Tape, The Love Substitutes, ses sextette et septette, Dead Man Ray (avec Daan) -"soit 40 à 50 albums"-, Trouvé a frénétiquement déplacé le curseur de la ballade à la crise de nerfs, du dénudé à l'outrance, sans jamais rayer une raisonnable dose d'humanité. Celle, très éclectique mais plutôt indie, distillée par son propre label, l'actif Heaven Hotel. Symptomatique d'un mec qui a aimé Nick Drake, Tim Hardin, Bowie mais aussi Iron Maiden et Motörhead, citant aujourd'hui les plus contemporains Mittland och Leo. Et qui, à l'âge de dix ans, bloqué en morne banlieue anversoise (Mortsel), s'amuse à produire des pochettes de disques imaginaires.

Pas nécessaire non plus d'entreprendre un pèlerinage dans le dédale de disques trouvéistes pour aller à l'AB le premier jour de février ou fin avril chez les alter-liégeois et les arlonais. Passés le fait d'être anversois en 2016 -"avec dans le cou, l'haleine désagréable de la N-VA"- et le manque d'impact social de la musique actuelle -"à une époque, les services de renseignements suivaient Lennon et Magma (sic)"-, Rudy Trouvé reste cet "étrange objet du désir". Ses prestations en solo, débutées il y a six ans, rassemblent musique et visuel, l'un répondant à l'autre avec une part d'improvisation qui varie. Rudy bricole de petits films projetés en scène et leur fournit une BO, chantée ou pas, dans la ferveur du moment. "C'est bien de tout mélanger, l'acoustique et le noisy, les chansons écrites et puis les moments de liberté, un peu comme si j'emportais mon atelier en concert." Vue de l'esprit lorsqu'on observe la quantité invraisemblable d'objets entreposés dans l'espace en question.

EN CONCERT SOLO LE 30/04 À L'AN VERT À LIÈGE ET AUX ARALUNAIRES À ARLON, PLUS D'AUTRES DATES EN FLANDRE. À ÉCOUTER, LA COMPILATION GOD OWES US A SWIMMING POOL, WWW.HEAVENHOTEL.BE.

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