Quid des inclassables? La Médiathèque invente Archipel

15/11/10 à 13:43 - Mise à jour à 13:43

Ni rock, ni jazz, ni classique... Que faire des musiques inclassables? La Médiathèque a sa petite idée avec le projet "Archipel". Un site Web et une expo pour montrer que, aussi expérimentales soient-elles, ces musiques quittent souvent la marge pour irriguer le mainstream...

Quid des inclassables? La Médiathèque invente Archipel

© DR

Tout le monde en piste! C'est la valse des étiquettes. Rock, jazz, classique, techno... A chaque musique, son tiroir; à chaque disque, sa case bien définie. Bref, une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place. Problème: toutes les musiques ne se coincent pas aussi facilement dans un rayon bien précis. "Où ranger les albums de Philip Glass ou de Terry Riley, par exemple?", se demande Pierre Hemptinne. "En classique? En électronique? En rock? C'est un vrai casse-tête qui amène à la réflexion."

Le classement, cela le connaît: Pierre Hemptinne est directeur des collections de la Médiathèque. "C'est notre premier souci: trouver une place pour chaque disque. Or comment fonctionner quand on a à faire à des musiques qui résistent. Certaines vont même parfois délibérément à l'encontre des logiques de classement!"

Pourquoi alors ne pas regrouper toutes ces sorties de route? Non pas pour recréer une nouvelle étiquette, mais pour tisser des liens, par exemple vers les sons plus mainstream. C'est un peu le sens de la démarche entamée avec le projet Archipel.

Le bruit du silence

C'est à Paris, au début de l'automne, que la Médiathèque a présenté son nouveau bébé. Au Centre Pompidou, encore bien. C'est en effet sous les tubulures de Beaubourg que se trouve la BPI. La Bibliothèque publique d'information a abrité la première sortie d'Archipel, sous la forme d'une installation multimédia: une série de bornes d'écoute connectées au site Web d'Archipel , complétée de documents exposés et de projection vidéo. L'idée est simple: proposer une balade sonore au curieux, qui, plongé dans Archipel, passera intuitivement d'un îlot à l'autre. La démarche est ludique, conviviale, et assez souple que pour s'y perdre joyeusement. "C'était le but: on n'est pas dans un discours musicologique savant."

Concrètement, Archipel regroupe quelque 6000 références, au croisement du classique, de l'expérimental, du rock alternatif, de l'électronique, du jazz, de la performance, voire même de l'expérience scientifique... Un énorme bouillonnement qui a été décliné sous la forme d'une dizaine d'îlots (Bruit, Aléas, Silence...), reprenant à chaque fois les oeuvres les plus représentatives, "pierres blanches" illustrant au mieux la thématique choisie. Exemple: l'îlot Témoins se braque sur les musiques qui s'amusent à capter un certain environnement: les bruits de la rue, ce qui se passe dans tel quartier, les sons produits par telle forêt...

Illustration avec Peter Cusack, qui a notamment étudié les paysages sonores des champs de pétrole en Azerbaïdjan et du lac Baïkal au sud de la Sibérie. En 1998, il a également lancé son projet Your Favourite London Sound, enquêtant sur les sons de la ville que les Londoniens préféraient. Autre exemple: l'îlot Silence s'intéresse comme son nom l'indique sur ces musiciens qui ont essayé de réduire leur musique au minimum, jusqu'à en arriver au célèbre 4'33'' de John Cage.

Frilosité

Autant de tentatives musicales extrêmes, condamnées à la marge? Erreur: souvent, ces mouvements irriguent les musiques plus mainstream. C'est en tout cas la thèse de Pierre Hemptinne. "Evidemment! Regardez le travail des Allemands d'Oval sur le son que produisent les CD abîmés. Vous pouvez retrouver leur influence jusque chez Madonna, dans ses disques produits par Mirwaïs." Quant à Björk, elle samplera un morceau d'Oval sur son album Vespertine. "Il faut placer ces musiques au centre, les sortir des marges, insiste Pierre Hemptinne avec une passion non feinte. Il faut arrêter de les discréditer, d'en priver le public. Sans cela, il manque quelque chose au paysage. Et je ne parle même pas en termes d'intelligence, mais bien en termes de plaisir. Il y a énormément de gens qui créent, qui cherchent, mais bizarrement on ne les voit pas. Cela n'a pas toujours été vrai. Il y a 20 ans, quand on glissait une nouvelle référence sous l'étiquette 'musique radicale', il y avait toujours une quinzaine de lycéens pour se ruer dessus. Aujourd'hui, la frilosité est là."

L'origine de cette timidité? Le directeur des collections de la Médiathèque a bien son idée... "C'est clair que les nouvelles technologies ont complètement bouleversé la donne. Avec la dématérialisation de la musique, il y a une rapidité d'accès à l'information inouïe. Il est devenu plus facile d'avoir une adéquation entre ce que l'on aime et ce que l'on cherche. Pourquoi alors encore aller voir ailleurs? A partir de là, comment de nouvelles esthétiques, qui demandent un autre type d'investissement, peuvent apparaître dans cette brutalité? La tolérance est de plus en plus réduite, il n'y a plus le temps pour ceux qui veulent amener quelque chose de nouveau. Au bout du compte, c'est la question de la diversité culturelle qui est simplement posée."

Evidemment, la Médiathèque est bien placée pour sentir les effets de cette dématérialisation de la musique. Ces dernières années, elle a subi une nette baisse du nombre de prêts, entraînant des difficultés financières. L'asbl lancée en 1956 a donc dû repenser son rôle et ses missions. A cet égard, Archipel n'est pas le moins symbolique de ces repositionnements. Pierre Hemptinne: "On doit apprendre à raconter la musique autrement. Ces dernières années, le discours descendant des institutions a été remplacé par le discours ascendant, venu d'"en-bas". Comment développer des outils pour faire se rencontrer ces deux logiques? A la Médiathèque, on a l'impression qu'on peut amener quelque chose parce qu'on fait ça depuis 50 ans. Avec une vision du monde qui peut enrichir la logique ascendante."

Pour s'en convaincre, il suffira d'aller jeter un oeil au site Web, mis en ligne le 1er décembre prochain, ou à l'exposition sonore installée au Macs du Grand-Hornu, à partir du 20 novembre jusque fin février.

Laurent Hoebrechts, à Paris

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