Pour le bien du journalisme noctambule, volez-moi des tas de sujets!

27/10/14 à 09:35 - Mise à jour à 09:52

Selon Serge Coosemans, on écrit sur la nuit principalement de trois manières: à la Lou Reed, comme chroniqueur mondain ou comme journaliste. L'ennui, c'est que ce sont les chercheurs du CNRS qui ont en ce moment le plus à dire sur le sujet. La honte! Sortie de route, S04E08.

Pour le bien du journalisme noctambule, volez-moi des tas de sujets!

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Je suis encore tombé sur un de ces magazines qui parle de la nuit comme d'une "aventure trépidante", traque les "trésors culturels", recommande les "bons plans", bref, use et abuse d'un vocabulaire rance et de clichés wizz. Cette feuille de chou manifeste pourtant le désir de non seulement marquer son époque mais aussi de s'en faire le scribe éclairé. C'est raté: les articles donnent tous l'impression de laborieusement broder, comme s'il n'y avait justement plus rien à dire de la nuit. Pas de questions et de problématiques modernes, pas d'angles neufs, pas de vision sur ce que signifie sortir le soir en 2014. C'est à se demander si l'écriture sur la nuit n'est pas bloquée, comme certains disent d'Hollywood ou de la science-fiction qu'ils sont bloqués? En panne d'idées, aveuglés par les clichés, noyés dans de pauvres recettes.

Je pense que lorsque l'on écrit sur la nuit, il y a, en gros, trois tendances lourdes qui se dégagent. La première, c'est de peinturlurer une romance morbide à la Lou Reed, à la Alan Vega, parler de la nuit comme a aussi pu le faire l'écrivain Hubert Selby Junior. C'est la bohème, la came, la lose. Des putes, des mecs louches, des punks, le lumpen du monde de l'art. Une communauté de freaks, un romantisme no future. Le trip Taxi Driver, et il est indéniable que quelques chefs-d'oeuvre sont nés de l'exploitation de cette filière. Difficile, toutefois, de désormais dépasser les clichés du genre. Dans le meilleur des cas, une telle optique permet du bon revivalisme, une écriture trash plaisante bien que très appliquée. En fait, l'équivalent de ce que sont dans le rock actuel Tame Impala, The Allah-Las ou The Black Lips. Du ravissant classicisme qui démontre surtout que notre époque vit dans la nostalgie et la reconstruction consciencieuse d'un passé pourtant révolu. Pour de plus amples renseignements, veuillez contacter monsieur Simon Reynolds au 3615-Retromania.

De l'autre côté du spectre social, nous avons la nuit à la Jean-Jacques Schuhl, à la Alain Pacadis, à la Bret Easton Ellis, à la Eric Dahan: la jet-set, les beautiful people, le name dropping, le bling, le prestige et l'élégance. La chronique mondaine n'est pourtant jamais qu'une version updatée des histoires de princes, de princesses et de saints. Il s'agit surtout de déverser à la louche des étoiles dans les yeux des esprits simples. Et puis, aussi, de romantiser le vertige d'une existence vaine, de symboliser l'impression de déchéance sociétale en surjouant l'aspect "Chute de Rome", de sublimer sa petite vie de merde et sa nature profondément dépressive. Starlettes, rockeurs, capitaines d'industrie, voyous bien peignés, champagne et cocaïne: en caleçon Mickey dans son divan qui refoule le chien mouillé, Cousin Jéjé vit par procuration la vie de l'Aga Khan et de Mick Jagger. L'ennui, c'est que pour réussir une chronique mondaine, il faut soi-même être monstrueusement classe et aussi être très bien introduit chez les trendsetters, sans quoi on en vient vite à radoter sur les déboires de Valérie Trierweiller au Banana Café. Ça aussi, c'est tout le drame de la chronique mondaine de 2014: pour plaire au public, il faut que le mondain montre ses miches, refile des baffes, insulte comme un ange de télé-réalité, se montre plus bas que terre. Plus personne n'a envie de s'entendre raconter comment Marlène Dietrich a salué les Rolling Stones ou que peuvent se dire Andy Warhol et William S. Burroughs quand ils dînent ensemble. Le peuple veut du nichon, des gnons, du LOL gras. La chronique mondaine s'y perd.

La troisième voie est bien sûr celle de la tentative de journalisme. Aborder la nuit comme un terrain d'opérations où il se passe d'étranges choses à contextualiser, à déchiffrer, à expliquer au public. Ne pas traquer les tendances pour être le premier à en parler, attendre qu'elles s'installent, montrent leurs attraits mais aussi leurs limites. Ne pas se contenter d'un service (l'agenda des folles soirées) ou de sucer des bites (le top-5 des deejays qui montent) mais ouvrir l'angle, le regard et, par exemple, chercher l'info au CNRS plutôt que dans les communiqués de presse des organisateurs de soirées. Au CNRS? Oui, le Centre National (français) de la Recherche Scientifique. La nuit y est perçue comme "une nouvelle frontière, une Terra incognita, source d'inépuisables richesses" par un groupe d'anthropologues, de géographes et de sociologues ayant pris conscience "du manque criant de recherches prenant pour objet ces heures entre crépuscule et aurore". Parmi eux, Luc Gwiazdzinski s'intéresse depuis le milieu des années 90 à l'évolution des activités et des pratiques nocturnes dans la société occidentale. Mais pourquoi ce type n'intervient-il pas plus dans les gazettes qui prétendent pourtant parler de façon neuve de la culture noctambule?

Gwiazdzinski soutient que l'on assiste en ce moment à une lente colonisation de la nuit par le pouvoir politique, sous la pression de l'économie et des modes de vie. "Les restaurants et les commerces ouvrent de plus en plus tard, et les activités nocturnes se déploient, dit-il. Aujourd'hui, dans les grandes métropoles, la nuit ne dure plus que trois heures, entre 1 heure et 4 heures du matin. La mondialisation s'attaque à tous les temps d'arrêt et discontinuités: de la pause déjeuner au dimanche, en passant par la nuit (...) Avec ses bars, discothèques et casinos, la nuit est désormais un secteur économique à part entière, brassant des milliards d'euros. Nous dormons une heure de moins que nos grands-parents, et 16% des salariés travaillent de nuit en Europe. Cette évolution ne se fait pas sans tensions: la ville qui dort entre en conflit avec la ville festive et avec la ville qui travaille (...) Travailler la nuit, c'est jusqu'à cinq ans d'espérance de vie en moins, des maladies cardiovasculaires et du diabète (...) La nuit agit comme un révélateur des inégalités et des conflits logés au coeur des villes et certains droits, comme celui à la mobilité, ne sont pas réellement respectés la nuit."

Bref, rien que dans ce petit paragraphe résumé à la truelle, il y a au moins dix sujets qui sont tout de même vachement plus nourriciers pour le ciboulot que de savoir quel deejay de deep-house fait en ce moment le buzz dans une capitale prétendument preppy qui n'aurait jamais offert autant d'occasions de s'éclater. Si vous êtes journalistes, je vous invite même à sortir les papiers avant moi. J'y perdrai quelques euros mais je crois que tout le monde y gagnera au change. Deal?

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