"Nique la Coupe", quand les métalleux brésiliens haussent le ton...

07/07/14 à 16:11 - Mise à jour à 16:27

Source: Le Monde

"Foda-se a Copa", soit "Nique la Coupe", est l'inscription pour la moins éloquente qu'arborent sur leur t-shirt les fans du métal brésilien de Confronto que le groupe a créé pour protester contre le Mondial au Brésil.

"Nique la Coupe", quand les métalleux brésiliens haussent le ton...

Felipe Chehuan et Dani Nolden, vocalistes des groupes Confronto et Shadowside © Le Monde

Anthony Hernandez, reporter au Brésil durant le Mondial, est allé à la rencontre de deux vocalistes de métal brésilien qui s'insurgent contre la Coupe du Monde, et en témoigne sur le blog du journal Le Monde.

Felipe Chehuan de Confronto s'érige comme le porte-voix des laissés pour compte du Mondial. Mais plutôt que de décrier celui-ci en musique, le vocaliste de ce groupe de métal dont le Brésil est l'une des plus importantes scènes régionales exprime son indignation sur un t-shirt portant l'inscription éloquente "Fosa-se a Copa", soit "Nique la Coupe". Leurs fans les suivent et en redemandent puisque pas moins de 300 de ces t-shirts ont été écoulés depuis le début de la compétition et de nouveaux sont en cours de fabrication. "Ce t-shirt sert à montrer notre colère. Ce Mondial n'est pas fait pour les pauvres. Il n'est pas pour nous mais pour les riches et les touristes", explique-t-il à Hernandez.

Un rêve qui a viré au cauchemar

Pourtant, le leader de Confronto est loin d'être un ignorant du foot, il en serait même un amateur. Lui qui a été jusqu'à se tatouer sur le bras l'ancre, emblème de Flamengo, club de foot le plus populaire de la ville de Fluminense, l'une des périphéries les plus défavorisées de Rio de Janeiro où plus de 400.000 habitants sur 3,5 millions vivent sous le seuil de pauvreté. Si la Coupe du monde annoncée au Brésil a d'abord été un rêve pour Felipe, ce rêve a vite tourné au cauchemar. Ce dernier explique qu'"accueillir la Coupe du monde, c'était un rêve de gamin. Quand la FIFA nous l'a donnée, la joie était immense. Mais on n'a rien vu venir des promesses. Pas d'hôpitaux, ni de meilleures écoles, juste d'énormes stades." Rappelons que près de 11 milliards de dollars (8 milliards d'euros) ont été débloqués pour organiser cette Coupe du monde. De l'argent mal investi selon 60% de Brésiliens jugeant que l'organisation du Mondial n'est pas une bonne chose pour le pays. L'argent qu'auraient pu bénéficier les écoles, les soins de santés et autres services publics a sombrement servi à la construction de nouveaux stades, et donne l'amère impression aux Brésiliens que la promesse d'un meilleur vivre n'a pas été tenue. Révolté par les conditions difficiles auxquelles de nombreux Brésiliens font face au quotidien, Felipe Chehuan témoigne au nom des habitants de la Baixada de Fluminense dont il est aussi originaire: "Le matin, les gens mettent deux à trois heures en bus pour aller travailler. Le soir, après une rude journée, c'est encore le même trajet. C'est la réalité des oubliés du gouvernement. À Copacabana ou Ipanema, la vitrine est superbe mais ici on est dans un monde différent", lance-t-il amèrement. C'est avec aussi peu d'optimisme que le leader de Confronto anticipe les futurs Jeux Olympiques qui se tiendront à Rio de Janeiro en 2016: "En deux ans, rien ne va s'améliorer, bien au contraire", confie-t-il, désabusé.

L'engouement pour le Mondial était inévitable

Aux côtés de Filipe Chehuan, Dani Nolden, vocaliste pour le groupe brésilien de métal Shadowside, partage son indignation: "Le Mondial est une arme politique pour le gouvernement et l'opposition. Le parti des travailleurs savait qu'en l'organisant il allait s'arroger le soutien des plus modestes", explique-t-elle. Il n'est guère étonnant de constater à présent une diminution des manifestants anti-Coupe du Monde et il est fort probable qu'une partie de la population qui s'est insurgée contre l'organisation du Mondial ait finalement plié devant l'inévitable engouement que le football suscite malgré tout. Comment boycotter la Coupe du monde qu'organise son propre pays dans une ambiance où l'on ne fait qu'en parler ces trois dernières semaines? Une situation délicate, d'autant plus pour les familles qui ont été expulsées de leur habitation pour la construction et la rénovation des enceintes sportives, qui finissent par se résigner et à voir paradoxalement dans le Mondial leur principal divertissement en ces temps de troubles. Dani Nolden explique que "les gens qui n'en voulaient pas se disent désormais qu'on n'y peut rien et qu'il faut la [la Coupe du monde] célébrer". Il ne faut pas se voiler la face: l'amour pour le ballon rond ainsi que le statut sacré du football au Brésil ne datent pas d'hier, et les politiques l'ont bien compris. Felipe Chehuan rajoute que "la pression des médias et des politiques a été énorme pour respecter l'événement. Télé, radio, internet et journaux, la Coupe du monde est partout". Mais "ce n'est pas une raison pour oublier par exemple les expulsions liées aux stades", assure Dani Nolden.

Le Brésil ne peut pas gagner le Mondial

Même si la ferveur populaire a fini par percer au Brésil, une partie de sa population demeure sceptique. Si certains ont cédé et suivent la compétition, beaucoup d'entre eux ne souhaitent quand même pas voir leur pays remporter la Coupe. Un désir que partage le rappeur Rockin' Squat, fondateur du groupe Assassin, qui s'est installé au Brésil depuis 10 ans déjà. Ayant vécu en direct les tensions politiques entre le peuple brésilien et les organisateurs du Mondial, ce dernier est convaincu qu'une nouvelle génération, notamment grâce à Internet, est prête à faire entendre sa voix et à manifester. "Beaucoup de Brésiliens souhaitent que le Brésil ne gagne pas. Parce que si le Brésil gagne, la pilule va passer. C'est quand même dingue qu'au pays du football, une partie du peuple ne soit pas content d'avoir la Coupe du monde.", affirme-t-il dans une interview accordée au magazine So Foot. Dani Nolden se souvient lorsqu'elle jouait, adolescente, dans l'éphémère section féminine de Santos, ancien club de Pelé et de Neymar, des propos que tenait son professeur de portugais à l'époque où la Seleçao avait remporté le Mondial en 1994: "Elle souhaitait que le Brésil perde. Et devant nos mines surprises, elle avait expliqué: "Sinon, tout le monde va oublier ce que le gouvernement fait de mal"". Une déclaration prophétique qui risque peut-être de se réaliser à nouveau cette année... Encore faut-il que le Brésil parvienne à éliminer l'Allemagne pour se hisser à la dernière étape de la compétition. Réponse ce mardi à 22 heures.

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