Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

11/07/14 à 10:24 - Mise à jour à 14/07/14 à 10:29

La Première dans la tourmente

Dépeçage de la grille, courrier de la rédaction exprimant ses craintes sur l'orientation de la chaîne et dénonçant un management à la petite semaine... Le malaise couve sur La Première. Etat des lieux et décryptage en mode off.

La Première dans la tourmente

© Belga/Benoît Doppagne

Avec de bonnes notes dans le dernier bulletin délivré par le CIM (hausse de la part de marché comme de l'audience quotidienne et hebdomadaire pour les quatre premiers mois de l'année), et surtout quand on connaît l'obsession de la RTBF pour cette variable volatile, La Première semblait de prime abord à l'abri d'un chambardement de ses grilles pour la prochaine rentrée. Pas de séisme donc à attendre comme à France Inter, qui a viré sans ménagement, mais non sans remous, quelques piliers historiques de la trempe de Daniel Mermet. Raté. Mercredi, c'était la douche froide: comme la rumeur le colportait depuis quelques jours, on apprenait que plusieurs émissions phares de la station passaient à la trappe. Et les équipes qui les font tourner avec.

Toutes les tranches horaires sont touchées par ce coup de balai. Même si c'est à des degrés divers. Et avec des intentions apparemment différentes d'un cas à l'autre. Concrètement, la matinale changera de visage, ou plutôt de voix. Georges Lauwerijs ne souhaitant plus officier en première ligne, c'est Mehdi Khelfat qui reprendra assez logiquement la barre de l'info à l'heure du café (serré) et des croissants. Avec quels effets sur le contenu? Il est trop tôt pour le dire.

Plus difficile à comprendre, et à avaler pour les équipes de La Première, l'éviction de l'émission de Pascal Claude consacrée à la culture et aux médias (9h-11h), Tout le monde y passe, l'une des rares innovations portées par Corinne Boulangier pour la saison 2013-2014, qui était aussi sa première comme directrice d'antenne, fauteuil laissé vacant après le décès de Jean-Pierre Hautier. Le journaliste venu de l'info cédera le micro à un tandem bien connu des auditeurs de la radio publique, Xavier Van Buggenhout et Jérôme Colin. On nous assure en interne qu'il s'agit moins d'un changement sur le fond -jugé trop analytique- que sur la forme. En comptant sur la tchatche et l'expérience du duo pour dynamiser, glamouriser cette vitrine sur le monde artistique. On jugera sur pièce en septembre si la sauce a encore du goût après la cure de lol, tout en méditant sur la cruauté d'un métier qui propulse un jour au firmament médiatique un ambitieux (dans le bon sens du terme) pour mieux le lâcher comme une vieille chaussette le lendemain.

La case humour revue et corrigée

Autre victime du dépeçage: Utopia (15h-16h), qui n'aura pas survécu au départ de Martine Cornil, mais dont les thèmes (pour faire court, toutes les initiatives citoyennes pour un monde meilleur) devraient être recyclés. Mais c'est l'arrêt de On n'est pas rentré (16h-17h), le talk-show humoristique emmené par Olivier Monssens auquel collaboraient quelques pointures médiatiques talentueuses, de notre collaboratrice Myriam Leroy à Alex Vizorek en passant par Raoul Reyers ou, occasionnellement, Pierre Kroll, qui cristallise l'attention et raidit les nuques. Même si en trois saisons, ONPR n'a jamais recollé avec les scores du Jeu des dictionnaires qu'il a remplacé, son audience frémissait légèrement, et Monssens and co avaient réussi à retourner à leur avantage une partie des sceptiques du début. Ici aussi, c'est le ton qui aura eu raison de la fine équipe. Trop sarcastique, trop branché, trop bruxellois pour une direction qui veut de la générosité à tous les échelons, même dans l'impertinence. Objectif non avoué: faire plus populaire. Au risque de marcher sur les plates-bandes de Vivacité. Et de brader une certaine ambition intellectuelle. Cette rampe de lancement cruciale vers l'avant-soirée sera rallongée et confiée à Walid, dont le CV zigzague entre des émissions télé de seconde zone (OUFtivi et le jeu Dotto), et radio, en particulier sur... NRJ et Fun Radio. Un casting pour le moins (d)étonnant.

Signe que le malaise couve, plusieurs journalistes, et non des moindres, ont envoyé dernièrement un courrier brut de décoffrage à la direction. Nous avons pu le lire. Morceaux choisis: "La direction ne laisse pas le temps aux nouveautés de s'installer ", "La Première est un bateau ivre, naviguant sans logique et sans cap de saison en saison", "les décisions sur les grilles de rentrée se prennent à la hussarde, tardivement, sans transparence, sans tenir compte de l'avis des intéressés". L'absence pour raison de santé du directeur général des radios, Francis Goffin, expliquerait en partie le cafouillage. Reste que les témoignages que nous avons recueillis confirment que le management bat de l'aile, entre volte-face, manque de vision et déficit de communication. Même si on nous jure aux étages supérieurs du navire que le contact a été rétabli. Et les craintes exprimées dans le courrier apaisées après explication du projet.

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Le service marketing maison ne se prive pas de rappeler que l'auditeur de La Première n'est pas aussi cultivé qu'une certaine intelligentsia bruxello-centrée aime à le penser.

Quant aux appréhensions de voir La Première solder son âme, on peut difficilement les balayer d'un revers de la main sous prétexte qu'elles ne seraient que la manifestation paranoïaque d'une crainte du changement. En misant sur un quasi inconnu (qui ne le sera bientôt plus puisque Walid reprendrait les manettes de D6bels on stage et du Journal des Francos), la direction secoue elle-même l'épouvantail d'une Bel RTLisation de sa chaîne généraliste, appâtée par la perspective de rameuter les orphelins de Bouvard (remplacé sur la chaîne concurrente par Ruquier) et poussée dans le dos par le service marketing maison qui ne se prive pas de rappeler que l'auditeur de La Première n'est pas aussi cultivé qu'une certaine intelligentsia bruxello-centrée aime à le penser. D'où le choix d'un animateur plus pouêt-pouêt que Libé.

On n'a rien contre la générosité sauf si elle sert de paravent pour ripoliner la causticité, museler la part de délire borderline, bref prendre un dangereux virage commercial, dont Pure FM a d'ailleurs déjà fait les frais. Rappelons juste que la RTBF est une entreprise de service public, censée, et rémunérée pour ça par le contribuable, tirer le débat vers le haut. Elle doit être le moteur de l'intelligence, pas son fossoyeur sous prétexte de ramasser quelques miettes d'audience. On saura si La Première a signé ou pas un pacte avec le diable fin août lors de la présentation officielle des grilles (qui auront été préalablement validées ou non par le CA le 18 juillet). D'ici là, silence... radio.

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