Jaco Van Dormael veut tourner sur la Grand-Place? Asphaltons-la...

22/09/14 à 14:43 - Mise à jour à 23/09/14 à 09:59

Continuez, comme Ecolo, d'hurler à la privatisation de l'espace public au moindre concert en plein air ou à la moindre soirée deejay sponsorisée et vous n'aurez bientôt plus que des journées sans voiture et des picnics devant la Bourse, estime Serge Coosemans, pour une fois totalement raccordé à l'actu du jour qui fait jaser. Sortie de Route, S04E03.

Jaco Van Dormael veut tourner sur la Grand-Place? Asphaltons-la...

Tony Bennett, Lady Gaga et le bourgmestre de Bruxelles Yvan Mayeur. © BELGA/Laurie Dieffembacq

L'espace public, bien universel, peut-il être privatisé, même temporairement? Cette question a été posée par Ecolo au Conseil Communal d'Ixelles, le 18 septembre 2014, suite à l'occupation de la Place Sainte-Croix durant plusieurs jours et plusieurs soirées par une installation publicitaire pour la nouvelle voiture Smart, action promotionnelle dont on avait déjà ici eu l'occasion de ricaner, il y a tout juste deux semaines. Ce n'est bien sûr pas un hasard que je reparle de ça justement aujourd'hui, alors que Mobistar mobilise ce lundi la Grand-Place de Bruxelles, le temps d'y laisser couiner Lady Gaga et Tony Bennett. Là aussi, Ecolo, Marie Nagy cette fois, hurle à la privatisation de l'espace public. C'est également le cas d'une partie de Facebook et ce dimanche, dans On Refait Le Monde, le club d'éloquence pour enfonceurs de portes ouvertes organisé chaque semaine par RTL-TVI, le journaliste Michel Henrion s'échauffa tellement à ce sujet qu'il en vint à comparer la location de places et de rues à des entreprises privées à l'installation de mobilier anti-SDF autour de certains édifices ainsi qu'au remplacement dans les gares des salles d'attente chauffées par des tavernes où consommer est obligatoire. Ce qui nous éloigne tout de même considérablement de Lady Gaga, qui, avec ses robes en steaks, aurait plus tendance à se faire sauter dessus par des SDF la fourchette en avant qu'à les faire fuir.

La Place Sainte-Croix, l'autre soir, j'y étais, moi, et ce que je peux dire, c'est que ce n'était pas fermé, pas payant, pas fliqué, pas vraiment privatisé. Il y avait bien du personnel de sécurité privé mais les gars semblaient surtout chargés de veiller à ce que personne ne vienne embêter les deejays ou taguer une tuture exposée. Les gens allaient et venaient sinon à leur guise. On ne les obligeait même pas à commander leurs boissons aux stands des sponsors liquides et d'ailleurs, beaucoup avaient ramené leurs provisions personnelles du supermarché. Bref, ce n'était rien de plus qu'une soirée DJ gratuite, comme il existe des concerts gratuits. Une kermesse. J'ai trouvé ça de très mauvais goûts, particulièrement bourrin et oui, l'overdose publicitaire était particulièrement dérangeante. Restons toutefois réalistes, même si poujadistes. Les représentants politiques, même Ecolo, sont-ils vraiment bien placés pour critiquer la publicité intrusive et le mauvais goût marketing quand on voit ce que l'on se coltine en période électorale comme propagande tartignolle, slogans à la con, photos ringardes, tracts en Comic Sans, petits ballons gonflés à la promesse sans lendemain et autres bagnoles repeintes aux couleurs primaires de certains candidats?

Lady Gaga et Tony Bennett, c'est autre chose, certes. Pour le coup, la Grand-Place sera à priori vraiment fermée et fliquée. On ne pourra pas y circuler librement, se droguer, pisser tranquillou. Mais est-ce vraiment si scandaleux? Le Brussels Summer Festival et l'Ommegang fonctionnent eux aussi sur ce principe de confiscation momentanée de l'espace public, tout comme pléthore de festivals urbains. On transforme un espace public en cadre d'exception, à l'accès momentanément payant ou conditionné. C'est du commerce et ça me semble même plus démocratique et populaire, haha, que l'Ommegang, ce carnaval pour vieux noblions et autres 1% tout spécialement descendus de Knokke-Le-Zoute en chaises à porteurs. N'oublions pas non plus que c'est un tournage, cette affaire Gaga. Pourquoi refuserait-on la Grand-Place aux Américains le temps d'un clip, même longuet, alors que si les frères Dardenne ou Jaco Van Dormael en demandaient la location, l'entièreté du spectre politique proposerait probablement de complètement l'asphalter, histoire que Marion Cotillard ne se prenne pas le talon entre deux pavés branlants?

L'invasion publicitaire et le sponsoring à outrance sont des thèmes récurrents de cette rubrique, parce que la nuit reste très permissive à leur égard; que pas mal de soirées, y compris de très bonnes, en dépendent aussi. Je me considère comme un ennemi acharné des nazes communiquants mais je ne pense toutefois pas que la politique doit se mêler de notre combat. Résister à l'invasion publicitaire n'est pas une affaire de régulations. Il faut se montrer teigneux, frapper pour avoir, là où le marketing se montre le plus faible, le plus pétochard: au niveau de la réputation. L'invasion publicitaire se repousse à coups de massacres critiques, de grosses rigolades, de campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux, de parodies, de lettres d'insultes aux marques, de détournements à la Banksy. En en prenant plein la gueule, ce n'est que comme ça que la pub s'adapte, se fait plus créative, plus maline, moins intrusive, en revient à ce qu'elle est parfois, quand il lui arrive de vraiment travailler: une forme d'art. Avons-nous vraiment besoin dans ce cadre de joyeuse guérilla de gens très sérieux qui dénoncent la confiscation et la privatisation de l'espace public quand c'est des bagnoles, des deejays, la téléphonie mobile et le showbizz yankee qui font les kékés sur des lieux de passage mais applaudissent par ailleurs la journée sans voiture et les pique-niques devant la Bourse, formes de main-mise sur la ville pourtant tout aussi polémiques, arbitraires et discutables? Olé.

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