Jackson C. Frank, le damné

19/10/15 à 15:42 - Mise à jour à 16:20

Source: Focus Vif

FOLK | Produit par Paul Simon, repris par Nick Drake et samplé par NAS, le singer-songwriter maudit Jackson C. Frank fait l'objet d'une indispensable anthologie.

Jackson C. Frank, le damné

Jackson C. Frank est mort en 1999. © PG

Le 31 mars 1954, une chaudière explose à l'école primaire Cleveland Hill de Cheektowaga, dans l'Etat de New York. L'accident, qui tue quinze de ses camarades de classe, envoie le jeune Jackson à l'hôpital. Le corps à demi brûlé. Pour occuper le mioche de 11 ans pendant ses sept mois de convalescence, une institutrice a la bonne idée de lui apporter une guitare acoustique. Elle ne le sait pas encore: elle a planté là les germes d'un joyau de la folk music.

Lorsque pour ses 21 ans il reçoit un beau petit chèque (100.000 dollars) de la compagnie d'assurance en dédommagement du traumatisme qu'il a subi étant enfant, Jackson C. Frank, amateur de belles bagnoles, s'offre une Jaguar et décide de prendre le bateau pour l'Angleterre. Plongé dans la bouillonnante scène folk locale, il partage un temps sa vie avec Sandy Denny et un appartement avec des compatriotes en exil: Paul Simon et Art Garfunkel. En 1965, Paul l'aide à accoucher de son seul et unique album. Jackson est mort de trouille, paralysé par la nervosité, et le bon Simon prétexte des essais de son pour qu'il accepte de chanter devant un micro. "Je ne peux pas jouer. Vous me regardez." L'Américain est tellement timide qu'il demande à être caché des regards par un écran.

Une voix, une guitare acoustique, des chansons à tomber. Le résultat est somptueusement dépouillé. Sa première chanson officielle, Blues Run The Game, a été écrite sur le Queen Elizabeth II pendant sa traversée de l'Atlantique. Kimbie est un air traditionnel. Yellow Walls évoque une vieille maison où il vivait près de Buffalo. You Never Wanted Me une rupture amoureuse. Et My Name is Carnival les sentiments doux-amers d'un globetrotteur. Don't Look Back, sa seule protest song, est, elle, inspirée par le meurtre d'un Noir par un Blanc, laissé en liberté dans le sud des années 60.

L'accueil au Royaume-Uni est plutôt chaleureux mais, tétanisé par les éloges qui lui sont réservés, en panne d'inspiration et tout doucement fauché, Jackson tombe en dépression et décide de rentrer aux Etats-Unis. Il fait un peu de journalisme. S'installe du côté de Woodstock. Se marie. Devient père. Mais alors qu'il semble sortir la tête de l'eau, retrouver un semblant de créativité, la mort de son fils (mucoviscidose), l'échec de son mariage et l'abus de médicaments dont il se goinfre pour supporter le quotidien le mènent en hôpital psychiatrique où il demande à être interné avant de se sauver. En 1975, Frank enregistre cinq nouvelles chansons aux allures de testament. Il n'en échoue pas moins dans la rue. Malade, les deux jambes quasiment atrophiées, le singer-songwriter devenu clochard erre dans New York jusqu'à ce qu'un fan le recueille et prenne soin de lui. Eborgné par des jeunes gens qui lui tirent dessus, il enregistrera encore quelques démos avant de décéder d'une pneumonie en 1999, le lendemain de ses 56 ans.

Album original, Peel Sessions de 1968, mais aussi titres traditionnels enregistrés live à l'université de Jackson (1961), morceaux immortalisés à Woodstock et ultimes captations garnissent les trois splendides disques de ces Complete Recordings. Indispensable.

JACKSON C. FRANK, THE COMPLETE RECORDINGS, DISTRIBUÉ PAR KONKURRENT.

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