Cher Petit Papa Noël, on voudrait un vrai Bourgmestre de Nuit à Bruxelles

22/04/13 à 09:33 - Mise à jour à 09:32

SORTIE DE ROUTE | Plus que jamais, estime notre chroniqueur, la fête est un combat contre les politiciens, les promoteurs et les autorités qui la méprisent. Il en deviendrait presque urgent de nommer un Bourgmestre de Nuit, comme à Amsterdam. Ce qui n'est pas gagné.

Cher Petit Papa Noël, on voudrait un vrai Bourgmestre de Nuit à Bruxelles

© DR

Ces dernières semaines, cette chronique s'est régulièrement montrée plus militante qu'humoristique. Normal: les nouvelles du front de la fête ne sont pas bonnes. Quand on écoute les acteurs de la nightlife de nos régions et quand on lit la presse internationale spécialisée, il semblerait même que nous traversions l'une de ces périodes peu propices à l'épanouissement noctambule. La crise économique n'y est pas étrangère. On consomme moins, on sort moins, on taxe plus, donc des établissements ferment. Simple affaire de darwinisme horeca, dramatique certes, mais pas autant que lorsque les autorités se montrent aussi arbitraires que réactionnaires. Fin 2012, un week-end, a par exemple eu lieu à Londres la spectaculaire Opération Condor, où la police métropolitaine s'est invitée massivement et en tenue anti-émeutes dans plus de 6000 commerces et établissements de nuit (pubs, discothèques, shops, saunas, entreprises de taxis au noir...). Au nom d'irrégularités et de délits divers plus ou moins graves, la Met a procédé à des arrestations, fermé quelques adresses, soit. C'est son boulot. Mais ces flics avaient-ils besoin de débarquer comme des GI's à Mossoul tout ça pour arrêter quelques gobeurs d'ecstas de Brick Lane et des limonadiers avec des comptabilités parallèles? Répondre à cette question, c'est reconnaître l'intimidation, l'usage d'une force et d'un nombre plus symboliques que nécessaires. C'est admettre voir la nuit comme une zone à reconquérir, à mater.

À Londres toujours, le Ministry of Sound est depuis maintenant de longs mois opposé non seulement à une entreprise immobilière, Oakmayne, mais aussi au maire de la ville, Boris Johnson, qui soutient le projet des entrepreneurs de construire une luxueuse tour d'appartements de 41 étages à quelques mètres seulement de l'entrée de la discothèque. Celle-ci, une institution, existe depuis plus de vingt ans, génère des millions de livres de taxes et a la particularité d'être sise dans un quartier sans voisinage résidentiel, ce qui permet quelques excès connus mais tolérés. Bref, si Oakmayne recevait le feu vert pour bâtir sa résidence pour rupins, il y a de fortes chances que le Ministry of Sound soit appelé à très vite déménager, voire carrément à fermer. Croustillant: les montages financiers de la boîte sont réputés plus sains que ceux d'Oakmayne, qui ne paye aucune taxe sur le territoire britannique et se coltine de plus une réputation tellement abominable que le Council local leur a refusé l'autorisation de construire leur tour. Objet d'un feuilleton à rebondissements, le projet ne doit son sauvetage qu'à l'intervention fantasque de Boris Johnson, qui a utilisé un droit de véto légal mais rarement appliqué pour rendre caduque la décision de ses collaborateurs. Là aussi, l'arbitraire dans toute sa splendeur, le mépris des loisirs de milliers de fêtards, voire même de l'éthique démocratique la plus élémentaire. Comme à Boston (avant les attentats), où la Mairie cherche par tous les moyens à instaurer un couvre-feu obligeant les bars à fermer à 1 heure du matin. Comme à Paris, où ça chichite toujours autant niveau règlementations. Comme ici-même, où le portail officiel de la Ville de Bruxelles (www.bruxelles.be) n'a même pas de section spécifique à la vie nocturne et où depuis le début de l'année, on annonce presque chaque mois l'étude de mesures à faire bondir les noctambules; propositions communales, régionales ou fédérales mais immanquablement arbitraires. Entre gens du jour et de la nuit, il n'y a qu'aux Pays-Bas où cela semble un peu plus détendu et véritablement progressiste.

Normal, ils ont là-bas, dans beaucoup de villes, des Nachtburgemeesters, des bourgmestres (ou maires) de nuit. C'est une fonction bénévole mais officielle, créée il y a 10 ans, lorsque les autorités ont fini par reconnaître que la culture noctambule leur était largement inconnue. Le Nachtburgemeester est un interlocuteur de confiance mais aussi un porte-parole, à qui des conseils sont demandés quant aux politiques à adopter. Mirik Milan, l'actuel Nachtburgemeester d'Amsterdam, a par exemple soutenu l'idée, adoptée depuis, de permettre à certaines discothèques d'ouvrir à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Cela n'annonce pas le retour des week-ends techno à douze pillules qui débutent le jeudi pour se terminer le dimanche. En fait, cela donne simplement aux tenanciers la possibilité d'être plus flexibles sur les horaires et donc d'aussi organiser dans leurs locaux des expositions, des workshops, des projections de films et même des marchés. Chez Mixmag, Kim Tuin, le manager du Trouw, un gros établissement ayant reçu une telle dérogation, s'explique: "La culture club, c'est bien plus qu'un truc hédoniste pour gens cinglés et drogués. Une vie nocturne digne de ce nom demande énormément de créativité et c'est très important car cela permet d'attirer en ville des gens qui ont envie d'y vivre. Organiser une fête, c'est un business: cela concerne des promoteurs, des graphistes, des DJ's... Quand il est permis à tout ce petit monde de s'épanouir, c'est comme un laboratoire pour l'industrie créative. Cela peut booster considérablement l'économie et pas que celle des clubs, des théâtres, des hôtels et des restaurants. C'est plus global, cela crée un endroit qui vibre -comme Shoreditch à Londres."

En Belgique aussi, à Anvers, nous avons un Bourgmestre de Nuit. En 2011, le comédien de stand-up Vitalski a plus ou moins officiellement été reconnu comme tel par l'Échevin de la Culture. Il s'est vanté tenir un rôle d'ambassadeur des "bonnes choses" de la nuit -la culture, les concerts-, tout en clamant dans les médias que c'était un statut un peu "ridicule" et que s'il était rare qu'il ne rentre pas chez lui avant 6 heures du matin durant les années 90, depuis qu'il avait la quarantaine et un enfant en bas âge, sa vie était beaucoup plus calme. Bref, c'est ici un titre essentiellement honorifique, tenant plus du clin d'oeil. Un véritable Bourgmestre de Nuit ne serait pourtant pas du luxe dans les grandes villes belges, du moins si c'est quelqu'un connaissant bien le terrain et les moeurs actuels, idéalement issu de la génération Y plutôt qu'affichant le double de l'âge des plus jeunes clubbeurs. Quelqu'un d'altruiste, ouvert et documenté, actif, avec aussi les reins assez solides pour ne pas les courber à la première mauvaise enroule proposée par un cabinettard mité. Quelqu'un qui ne soit ni frivole, ni politiquement placé, et reçoive de l'establishment politique suffisamment de latitude pour produire autre chose que du gaz. Vu comment ça marche ici, ce sera donc Le Père Noël. Plaisir d'Hiver, toujours.

En savoir plus sur:

Nos partenaires