CaCaCaCaCaaaaaaaactttuussssss!!!

07/03/11 à 14:05 - Mise à jour à 14:05

Lundi, c'est Ronny. Soucieux d'explorer toutes les facettes de la nuit bruxelloise, notre chroniqueur Guillermo Guiz ne recule devant aucun sacrifice. Night in, Night out, épisode 25.

CaCaCaCaCaaaaaaaactttuussssss!!!

© D.R.

Ca commence par l'un des mots les plus disgracieux de la langue française. Enième. Pour la énième fois, je me touille les hémisphères pour saisir: pourquoi Bruxelles te nourrit à la texane un week-end, à la somalienne le suivant? Pourquoi l'obésité nocturne laisse place à la diète forcée, pourquoi l'entrée-plat-dessert-café-pousse-café se transmue d'une semaine à l'autre en salad bar de chez Pizza Hut? Avec une écuelle de maïs en perspective de choc. J'adore le maïs, là n'est pas la question Geneviève, mais on peut légitimement se demander quand les acteurs de la nuit bruxelloise s'installeront autour d'un bon gueuleton bimensuel pour mettre au point des agendas cohérents. "Guiz, je mets quoi dans les plans clubbing du week-end", me mailait-on vendredi midi, pour alimenter les conseils hebdomadaires (prend une ou deux bosse?) de Focus. "Vendredi, rien. A prononcer rrrrrriiiiiiieeeeeennnnnnnnn. Samedi, Fuse, Libertine, High Needs Low et Slowbounce. Point."

Vendredi, to tell de trousse, le gros spot de la ville clignotait au Mirano. Où les Folies bourgeoises s'annonçaient une nouvelle fois follement bourgeoises. Urticaire. Depuis sa création il y a six ans, le concept blinde sa mère comme un premier jour de soldes chez Tonton Tapis. Les troupes de la richesse décadente, de l'über-middle-class suffisante et des wannabe-cadres ING s'y amoncellent docilement dans une effusion de faux glamour indigeste. Pas ma tasse de soupe poulet. Imaginer les travées enflées et bouffies du Mirano, percluses de bichons endimanchés, d'habitués des Jeux vaguement masqués, de musique quelconque et superficielle me donnait autant envie d'emmener mes potes à la chaussée de Louvain que de voir les Pow Wow se reformer.

Cela dit, les Folies bourgeoises figurent parmi les rares concepts gagnants de la capitale, niveau assistance et longévité. Faut laisser ça à Pierre Masse et sa bande. Puis, Pow Wow, à la réécoute, qu'est-ce que ça swingue...Vendredi, aux contingents ostensiblement argentés des FB, j'ai largement préféré le confort de mon gang, de mon crew, de mon posse, de ma bandelette post-adolescente mi-verte, mi-casée. Un trio de mousquetaires, jeunes trentenaires en majorité fauchés comme les blés mais gages, généralement, de soirées bonheur. Sur la table du salon, les canettes de Red Bull, d'Hoegaarden et de Schweppes s'enroulent avec les teilles de Vodka, de Gin, les Grills et les Mama Mias, ces chips fromage-paprika en forme de macaronis roux.

Minuit. "On va où là, commence à être tard? Je m'en fous en fait, mais où qu'on aille, on y va maintenant...", tonne un David S. chaud brûlant. "Wais, c'est quoi les plans?", enchaîne Soufiane C., bougeotte au corps. Antonio P., lui, mange des chips. Je réplique: "J'ai entendu parler d'une soirée au Café Bota, l'Afro Heat ou un truc dans le genre. On peut passer au Wallace Bar aussi, ça a été inauguré cette semaine. Sinon, au pire, y'a les Folies bourgeoises. Mais je crois que c'est genre 15 euros l'entrée... Sinon, vraiment sinon, au pire, vraiment au pire de chez Luc Pire, on pourrait aller au Cactus!"

1971. Sur l'album Hunky Dory, David Bowie saccadait "Cha, cha, cha, cha, changes..." 2011. Sur les divans de ma demeure, Zouzou, Behrooz, Salobrontosaure et Guiz ânonnent en choeur: "Ca, ca, ca, ca, Cactus!"

On démarre. Au Wallace Bar, fraîchement établi rue de Louvain sur les cendres de l'ancienne brasserie Barnabé, pas grand monde, pour parler poliment. Bof. On passe. Au Café Bota par contre, les sons afro-funk de la soirée Afro Heat font plaisir aux artères, les veines diffusent un sang tiède et ensoleillé pour une brochette light de fêtards responsables et alternatifs. Pas grand monde non plus, à part les amis Kwak et Dobbeleer, présents en amoureux de zik ondulante. Dommage, chouettes vibrations. "On se casse?" Les mousquetaires s'impatientent, veulent rentabiliser le gin et le tonic, créer la farce et la rencontre, susciter le mouvement. Sur le chemin des voitures, en sortant du Café Bota, ils l'ignorent encore. Mais arrivés aux portières, tout devient clair: il est là, lumineux, miraculeux, prophète, c'est l'appel du CaCaCaCaCaaaaactuuusssssss!

Jeans affûté, chaussons classiques, chemise blanche à revers bleu, gilet anarchique. Coiffure bieberienne au top. Bulgari Man derrière les oreilles. Chui en confiance. En bogoss. Pour aller au Cactus. MDR et/ou VDM. Aller en bogoss au Cactus, c'est comme enfiler un scaphandrier pour prendre son bain. Au mieux, y'aura des MILF ("Mother I'd like to fuck", pour les non-initiés), au pire, y'aura des GMILF ("Grand-Mother I'd like to fuck", pour les récalcitrants). Au final, y'a eu des DILF ("Dinosaures I'd like to fuck", pour les fétichistes de la crevasse). Le Cactus, c'est aussi branché qu'un discman. Faut le voir pour le croire. En Europe occidentale, dans le tiercé des soirées plouc, y'a d'abord le bal au boudin blanc de Bernissart. Puis le Charles Michel's Tribute de Wavre avec Vincent Taloche en MC. Puis y'a le Cactus.

Boulevard du Souverain, sous l'enseigne en forme de plante à piques. "Bonsoir messieurs, cartes d'identité s'il vous plaît ou, mieux encore, cartes de membres..." Bienvenue dans la quatrième dimension. La dernière fois qu'un portier m'a demandé ma carte d'identité, Jacques Bredael présentait encore le JT. Ou presque. En alternance avec Françoise Palange. "L'un d'entre vous est déjà entré ici?", poursuit le videur, mi-suspicieux mi-je-sais-que-je-vais-vous-laisser-rentrer-vu-qu'y'a-personne. "Moi!", dis-je fièrement, ne reflétant par cette enthousiaste interjection que la pure vérité historique. Au début des années 2000, en bon footballeur, je suivais ou emmenais régulièrement mes partenaires au Cactus, après les matchs. Pour deux raisons. 1) C'était déjà la honte à l'époque, mais ça nous faisait rire. 2) Les mecs étaient tellement bidons au Cactus que notre arrivée, tout frais de la douche du foot, tout gominés, tout parfumés, nous promettait généralement d'alimenter sans gloire nos compteurs à conquêtes. Copyright Manu D.: "Au CaCaCaCaCactuusss, on est les kings" MDR et/ou VDM. Surtout VDM.

Cinq euros. On entre. Le premier mec croisé au bar a son pull à capuche noué autour de la taille. Le deuxième a un tee-shirt O'Neill bien serré dans le pantalon. Mais où sont les vestes en jeans et les Buffalos? Envie de m'enfiler une intraveineuse de vodka pour oublier. Shakira alimente les baffles et la salle, sur deux demis niveaux, ressemble à n'importe quel club de province ou de camping. Le light show, les miroirs, la musique, le public. Magic System reprend le flambeau. "On a qu'à se dire qu'on est en vacances. A Wolvertem", me glisse malicieusement Soufiane C. Je réplique avec un bide: "Bizarre qu'il y ait de l'électricité, tellement c'est pas branché." Silence. Désolé. J'envisage à peine le moyen de faire pénitence, après cette sinistre roucasserie, que le DJ s'affole. Il chope le mic en winner, histoire de belgo-remaker le Mia d'Iam. Et de mettre tout le monde d'accord: "Et demain, on aura le privilège de recevoir Cindy de Dilemme!" Juré.

Avant d'arriver aux caleçons, peluches et autres autocollants Pionneer, le passe-plat s'arrête intelligemment de parler. Sa playlist, faut-il le signaler, requiert une concentration maximale. Olivia Newton-John et John Travolta, Queen, Wham, Claude François, Gilbert Montagné et le DJ, surélevé au premier étage, se met à chanter! En réalité, c'est pas une boîte le Cactus, c'est l'after perpétuelle d'un mariage. Antonio P. se réveille et confirme: "C'est peut-être ça qui manque dans les soirées." Silence. Désolé. Forcément, David Guetta et les Black Eyed Peas complètent le tableau, un tableau où un paquet de crânes ras côtoient les dames mûres, où un grand black à tee-shirt moulant excite la crème du prolétariat féminin de La Louvière, où la DH danse avec Ciné-Télé-Revue, où on a l'air finalement bien cons, tous les quatre, à snober tout le monde, sans réellement nous amuser. Kisekenul? Quand Shakira revient pour la troisième fois en une heure et demie, la décision est prise collégialement: point trop n'en faut, bougeage.

Tant qu'à faire dans la soirée plouc, autant dépecer le poulet jusqu'au sot-l'y-laisse. Watermael-Boitsfort, vers 3h. Au Countabalet, bar de nuit sans prétention, petite originalité: le portier est une portière. Première fois que je vois une nana faire la circulation en soirée. Dedans, Magic System nous accueille et par grappes de dix, les noceurs reprennent "ce soir, il faut danser, on va tout donner", dans un mélange d'amusement véritable, de relatif lâché-prise et de saucisse sèche. L'alcool, au Countabalet, est plus démocratique qu'un AG locale d'Ecolo. Flashant, une tournée vaut moins qu'un Fanta, un paquet de pop-corns et des M&M à l'UGC Toison d'Or. En contrepartie, faut se coltiner Mambo N°5 de Lou Bega. A cet instant, la fatigue me transperce les membres. Sur un tabouret, les yeux mi-clos, je sens que la fin est proche. Mais j'ai encore la force d'observer une scène douce-amère, un vendredi soir sur la terre.

Elle ressemble à la soeur de Sandrine Kiberlain et de Justine Hénin. Il a la tête de Paul Finch dans American Pie (désolé) et pourrait fort bien prétendre, un jour, au poste d'assureur en chef de sa boîte. Ce qu'il sait faire: quelques pas de salsa, mal emmanchés. Ce qu'il ne sait pas faire: capter les signaux de la fille. Paul Finch ne varie pas d'un poil, il danse pareil sur la Camisa Negra de Juanes et sur Get Busy de Sean Paul. Toujours cette salsa Cap 48. Le futur assureur en chef tente alors son va-tout. Et prend le visage de Sandrine-Justine entre ses paumes. Elle lui sourit, polie. Puis se dérobe. Je ferme les yeux, manque de m'endormir. Au réveil, Sandrine-Justine est aux bras d'un autre jeune homme, plus séduisant, plus chanceux. Paul Finch s'est éclipsé. Il doit être quelque part, dans les effluves de transpiration du Countabalet, à refaire le match dans sa tête. Une boule dans le ventre. Sale semaine. Rideau.

Guillermo Guiz

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