Twitter, ce formidable formulaire pour régler les contentieux administratifs

09/11/15 à 12:56 - Mise à jour à 13:33

Après s'être bien moqué de Marcel Sel pour n'avoir pas grand-chose à dire sur Twitter, Serge Coosemans a bien dû se rendre à l'évidence. Lui aussi ne fait qu'enfoncer des portes ouvertes dès qu'il s'agit de parler de ce réseau social qu'il n'aime vraiment pas. Crash Test S01E11.

Twitter, ce formidable formulaire pour régler les contentieux administratifs

Twitter, ce recueil d'avis de Gaston Poivre ou de Monsieur Courgette. © Rosaura Ochoa/Flickr (cc)

Anderlecht ou Standard, Decroly ou Saint-Luc, Wittamer ou Gaudron, RifRaf ou Mofo, Twitter ou Facebook., Galant in ou Galant out. La vie est question de choix et mon choix, en matière de réseau social, c'est Facebook, pas Twitter. Bien que décevant et has-been (son âge d'or date de 2008-2013, en gros), Facebook reste un réseau social encore relativement amusant et utile, sur lequel je suis très actif, alors que sur Twitter, je vais généralement avec autant d'entrain qu'à un contrôle TVA un jour de grève de la STIB. Je pense que mes nouveaux voisins symbolisent assez bien Twitter. C'est un couple que l'on ne croise pas souvent dans l'escalier mais que l'on entend continuellement parler au travers des murs. Le mec, un long maigrichon, est capable de tenir le crachoir des heures durant, sans s'arrêter, d'une voix basse et monocorde curieusement forte pour sa carrure de sucette. Un étage plus bas, on ne comprend pas un traître mot de son monologue, de ce haut débit d'informations qui, chaque soir, peut durer de 18h à 1h, 3h les week-ends et jours fériés. C'est un bruit de fond continu, plus étrange que vraiment dérangeant, de temps à autre entrecoupé par des échanges hystériques avec sa compagne. Celle-ci, flamande, a une voix davantage haut perchée. Bien qu'avec nous timide, maladroite et distante, elle a l'air plutôt joviale avec ses amis, qu'elle reçoit régulièrement et avec qui elle se lance dans de longues séances de rigolade. Avec son compagnon, c'est plus tendu, ils s'engueulent souvent et le scénario de ces disputes est invariable: ça gueule, ça essaye de s'expliquer, ça regueule. Toute ressemblance avec un réseau social bien connu n'est donc absolument pas fortuite.

Comme les tweetclashs, ces disputes me navrent parce qu'elles sont basiques, bourrines, à la médiévale. Une bonne prise de bec exige une certaine créativité, du vocabulaire châtié et des coups tordus qui peuvent se calculer et se préparer deux ou trois échanges à l'avance. J'ai dans ce domaine la prétention d'un know how certain et ce n'est pas sur Twitter que cette discipline peut s'épanouir. Le site est trop techniquement limité mais aussi beaucoup trop politiquement correct pour ça. On dit toujours que Facebook est nul parce qu'on ne peut pas y poster de nichons et que l'on y risque des "punitions" quand on y dérape verbalement mais sur Twitter, il faut en général 10 minutes pour se faire traiter de raciste ou d'homophobe par les petits ayatollahs, les drama queens ainsi que les couillons à boucs qui y passent leur vie. C'est un petit club bien crétin où la moindre erreur de manipulation entraîne aussi des torrents de moquerie (voir Ed Balls, Yves Leterme, Bret Easton Ellis...). J'ai bien essayé plus d'une fois d'y faire le malin mais il se fait que pour y générer des réactions, mieux vaut faire dans le facile et le compactable. Autrement dit, on se retrouve vite à poster des réflexions idiotes sur des non-évènements et des sujets sans le moindre intérêt, comme le Harlem Shake, le cheval dans les lasagnes ou Maurane. Je ne vois en fait que Loïc Prigent qui utilise Twitter avec une aisance, une classe et une pertinence rares, reproduisant des phrases et des réflexions ahurissantes et hautement drôlatiques entendues dans le monde de la mode.

Une plaie d'Égypte pour le journalisme

Twitter est surtout une véritable plaie d'Égypte pour le journalisme. Je n'en peux plus de ces articles illustrés par des tweets parce que le type qui met les papiers en ligne est incapable de fouiller une photothèque. Je n'en peux plus de ce micro-trottoir 2.0 permanent où une info sérieuse, voire dramatique, est illustrée par l'avis de Gaston Poivre ou de Monsieur Courgette, "proud father of 3" qui bosse dans l'IT, pratique le VTT, aime les raclettes et dont les tweets n'engagent que lui. Je n'en peux plus que si au treizième pétard, Matthieu Kassovitz lâche une vanne bien roulée dans la ganja sur Twitter, celle-ci fasse ensuite l'objet d'articles et de commentaires dans la presse, comme si c'était un sujet de quelque importance. Le degré zéro du journalisme consiste à aller chercher ses sujets sur Twitter, d'y traquer le scoop avec le risque évident et très discuté de ne publier que de grosses conneries dont on n'a pas pris le temps de vérifier la validité.

Je ne crois pour ma part que rarement ce que je lis sur Twitter: que cette affaire de type en phase terminale qui a vu Star Wars avant tout le monde n'est pas de la publicité "native", que Nadine Morano n'est pas la plus grande comique de l'Hexagone, que c'est vraiment Alain Destexhe qui tweete sous le nom d'Alain Destexhe. Je ne crois pas non plus aux influenceurs, qui sont pour moi l'équivalent, dans le folklore des Cornouailles, des sorcières qui vendaient le vent aux marins. Quant aux révolutions arabes, c'est peut-être bien d'avoir l'avis de Julian Assange avant d'en remercier Twitter, parce qu'Assange a justement eu accès à des documents un poil plus pertinents que l'avis de Gaston Poivre et de Monsieur Courgette avant de se faire un avis sur les printemps arabes. Or, voilà justement que je lis dans The Internet Does Not Exist (Sternberg Press, 2015), une interview où Assange explique que "le guide le plus populaire parmi les révolutionnaires était un document qui s'est propagé dans les clubs de football égyptiens et ces clubs étaient eux-mêmes les groupes communautaires révolutionnaires les plus significatifs. Si vous lisez ce document, vous voyez sur la première page qu'il recommande de ne pas utiliser Facebook et Twitter, vu qu'ils sont surveillés. C'était le guide le plus populaire de la révolution égyptienne. Et après, Hilary Clinton tente de nous dire que cette révolution est due à Facebook et Twitter." Et, ajouterai-je, les twittos reprennent cette propagande parce qu'elle fait d'elle des acteurs du changement, leur fantasme le plus humide, alors que dans le cas de l'Égypte, les hooligans ont donc nettement plus pesé dans la révolution que les utilisateurs de réseaux sociaux. Du vent, encore du vent.

Je pense que Twitter n'a en fait qu'une seule utilité: pour se plaindre d'une compagnie aérienne ou de l'administration, rien de tel qu'une bonne grosse Twitterstorm bien mordante pour faire paniquer les services de relations publiques. Bref, c'est un réseau social moyen mais un excellent formulaire pour régler les contentieux à la hussarde. Nous vivons vraiment une époque formidable.

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