MegaUpload: DDL Blues

02/02/12 à 12:11 - Mise à jour à 12:11

Coupable d'avoir formé les béotiens du Net au piratage, MegaUpload est mort. De quoi entraîner un effet domino potentiellement létal pour le Direct Download. Et quelques effets inattendus.

MegaUpload: DDL Blues

© DR

"Attention, l'affiche du film est dans le cadre, bougez-vous plus à droite pour la cacher!" A l'avenir, cette injonction pourrait régulièrement venir brimer la spontanéité d'une de vos séances photos entre amis. Car après des années de non-droit, le Web mute pour se tourner vers une défense zélée et aveugle du copyright, surtout musical et cinématographique. La reconnaissance intelligente et automatisée d'images et de sons a déjà cours sur des sites comme YouTube. Mais le Web proactif (1) de demain prend des allures de censeur aussi fou que certaines réponses du Siri de l'iPhone 4S. Une des nombreuses conséquences de la disparition plausible de tous les sites de partage de fichiers de type DDLou Direct Download.

La récente fermeture de MegaUpload par le FBI pourrait entraîner des secousses telluriques sur le Net. Les pirates du dimanche pleurant la fin de l'accès aux dernières productions d'AMC ou d'HBO n'occupent que la 1ère zone du sinistre. Car en périphérie, le Cloud pourrait s'évaporer, d'autant que des concurrents (Fileserve et sa galaxie de sites Uploadstation, Filejungle...) du site de l'inénarrable Kim Dotcom s'automutilent pour rentrer dans la légalité.

Cloud: derrière ce joli terme marketing cher au high-tech grand public, l'idée d'un disque dur auquel on accède à distance. Les avantages brandis par des services comme Amazon Simple Storage Service ou OnLive sont sexy. Parmi ceux-ci, la fin du disque dur et de la course au hardware graphique. Nos données et jeux vidéo sont accessibles et se pratiquent depuis n'importe quel terminal (smartphone, tablette...) connecté au Web. Une vision qui facilite par contre à l'extrême un flicage du Net. D'où des situations où la moindre propriété intellectuelle dérobée -même par inadvertance- ferait l'objet d'une logique de protection de copyright jusqu'à l'absurde -et létale dans le cas du Cloud.

Retour au piratage bénévole

Kim Dotcom, le patron déchu de MegaUpload, a réussi à simplifier à l'extrême le téléchargement (ou le visionnage) de films mais aussi leur partage. Au-delà de ce travail de vulgarisation digne d'Apple, son autre gros coup (de génie?) tenait à l'incitation financière au partage. Tout uploader générant du trafic via ses liens publics voyait en effet son compte PayPal se remplir grâce aux revenus de publicités attenantes. Suite à la chute de MegaUpload, d'autres services comme Fileserve ont immédiatement cessé ce système de rémunération.

Si l'arrêt de ces services d'échange se poursuit en Europe et aux Etats-Unis, le vrai esprit hacker prônant le partage de données sans rémunération reviendra au goût du jour. Depuis la fin de MegaUpload, le fidèlePeer To Peer a d'ailleurs repris légèrement des couleurs. Des pays moins regardants sur les lois du copyright qui n'auront pas signé l'ACTA (2) hébergeront des alternatives risquées à MegaUpload, car à haute teneur en spyware et autres virus.

Enervés comme jamais face à la disparition d'un partage illégal mais gratuit de la culture, les hacktivistes d'Anonymous se radicaliseront. Au lendemain de la fermeture de MegaUpload, ils ripostaient déjà en bloquant l'accès à des sites symboliques de l'affaire, du département américain de la justice au FBI. L'action avait plus valeur de sitting que de destruction. Un 1er coup de semonce avant de passer aux choses sérieuses, comme en témoigne leur récente divulgation sur le Net des coordonnées privées de 541 policiers français.

Be Kind Rewind

Si un monde sans Direct Download bouleversait les usages du Web et du high-tech, un certain pan de la culture serait également touché. La fin du libre-service gratuit d'oeuvres musicales complètes et de films priverait certains blogueurs musicaux et artistes d'une source d'information et d'inspiration. Mais on ne doute pas que le streaming gratuit et légal (YouTube, Bandcamp, Spotify...) jouerait en ce cas aux béquilles utiles. Sans DDL, les séries télévisées US comme Boardwalk Empire ou plus anciennement Lost ne bénéficieraient en outre pas de la même notoriété. Avec un plan de carrière forcément bridé pour ses acteurs.

Exagérés, ces scénarios sans Direct Download? Pas vraiment, car depuis la fermeture de MegaUpload, le VHS Rip bat déjà de l'aile. Se substituant bénévolement au travail des distributeurs européens, certains cinéphiles émérites s'appliquent ainsi depuis l'avènement du Direct to Download à numériser des films cassettes jamais édités en DVD. Giallos 80's, blackxploitation, SF des années 60...: les listes défilent, toujours complétées de fiches infos minutieuses.

Un sauvetage parfois in extremis de pépites promises à une mort certaine. Comme le souligne l'excellente enquête de slate.fr, ce phénomène ne se limite pas aux forums et touche également des blogs comme Video Party Massacre, Cinema of The World ou Horreur VHS Collector, qui en ont fait leur spécialité. Les Introuvables, le plus important d'entre eux, a lui déjà fermé boutique. Le territoire libertaire du Net s'effrite. Et les dommages collatéraux gonflent, comme à la fin des radios libres en France au début des années 80. Décidément, l'histoire se répète.

Michi-Hiro Tamaï

(1) Appelé à succéder à l'actuel Web participatif 2.0, il est intelligent et anticipe les besoins des internautes.

(2) Lois visant à forcer les acteurs du Web -fournisseurs Internet- à surveiller et à censurer les communications en ligne pour défendre les droits d'auteur.

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