Le Radiohead Jacques de Pierpont

Soixante-deux piges au compteur dont trente-sept de service public, des milliers d'interviews et de chroniques, le goût du rock au-delà du raisonnable, Jacques de Pierpont, qui vient d'être " libéré " par Pure FM: une carrière et du sens.

Le Radiohead Jacques de Pierpont

© Philippe Cornet

" Aujourd'hui, la radio adore les voix d'aéroports, celles qu'on peut interchanger et qui, généralement, ne s'affolent pas sur le contenu. Cela a commencé dès la fin des années 90, et c'est l'un des corollaires de la dilution du service public. "

Alors que de Pierpont sourit de ce constat moins doux qu'amer -même s'il est dit sans véhémence-, débarque de l'ascenseur ertébéen face à nous, Rudy Léonet, patron de Pure FM. La chaîne ayant mis fin dès le 31 août aux prestations de JdP, de son Rock show et de son Zone libre, il faut logiquement demander le pourquoi à Rudy: " C'est une décision qui ne dépend pas de moi mais d'une volonté de la direction de rajeunir l'antenne. " Le loquace Léonet rajoutant " que tout ce que Jacques a fait et fera encore, notamment sur Classic 21, servira aussi d'archives précieuses à la Sonuma (1) ". Certes, mais Jacques n'est pas (encore) Moïse ou Mathusalem. Bon, on décampe vers le bureau de Pure FM où Jacques dévoile son armoire béante crachant des cargaisons de CD. Devant ces catacombes rock'n'roll, punk, garage, métal, le journaliste -titre officiel décroché en 1977, deux ans après son entrée à la RTBF- réagit à son éviction: " Il y a aujourd'hui un désir de segmenter jeunes/vieux à tous les étages du rock, tout est spécialisé par tribus et sous-tribus, et en Communauté Française où il n'y a que quatre millions de personnes, il va falloir à un moment, arrêter de diviser à l'infini. Si on prend Pure FM, qui est la chaîne numéro un sur les nouveaux médias, Internet, etc., il est vrai qu'il y a un vieillissement des publics d'année en année. On avait constaté la même chose avec Radio 21 (ancêtre entre 1981 et 2004 de Classic 21 et Pure FM, ndlr) et le pari consiste toujours à trouver de nouvelles audiences sans perdre les anciennes. Alors, là, même si je quitte Pure, je ne prends pas un coup de vieux, j'ai toujours eu un pied du côté de Classic 21 où je vais bien sûr continuer, j'ai un auditoire de 7 à 77 ans (sourire) et suis plutôt fier d'avoir ce noyau de fidèles. "

Larzac et nucléaire


L'enregistrement de l'un des derniers Rock Show de Pure auquel on assiste en ce 22 août est bouclé en différé l'après-midi pour diffusion le soir même. JdP y présente une compil de groupes bruxellois refusant la dentelle, We Are Bxhell. Thomas, batteur d'Eleven! cause dans le poste. Une heure d'échanges impressionnistes et de questions factuelles entre Pompon -surnom obligatoire du radioman- et le jeune trentenaire: la recette de Pierpont est dans ce mix de babil rock, d'infos utiles ou persos (" Stef le chanteur de Goliath s'en est allé... ") et de carburant musical. Celui-ci est plutôt à haute octane même si JdP choisit une plage calme du nouveau Patti Smith entre les braillements de We Are Bxhell et d'autres morceaux tire-sueur. Le ton est à la fois laxe et documenté: on y reconnaît des manières de journaliste. Bien avant d'être embauché en 1975 au service public comme reporter radio et de triturer " les utopies au sens large de l'époque, Larzac, nucléaire, percées écolos à Amsterdam ", le de Pierpont fait ses gammes comme aîné de huit enfants. Certes, la famille est d'origine bien née -le petit " de "...- mais le paternel est comptable et le train de vie, modeste. " J'ai commencé le droit pour faire plaisir à mon père puis, en licence (master, ndlr), j'ai bifurqué vers le journalisme. A la maison, il n'y avait ni bagnole, ni télé, il s'agissait de ne pas perdre une année d'études. " Possiblement nourri de cette expérience familiale " collective ", JdP insère dans son ADN la notion de " service public ": quand il bifurque en radio, du Larzac vers les Stones, au sein du Rock à gogo de Radio 21 qui taille sa réputation de connaisseur ès rock'n'roll (et BD), il garde la haute idée de l'information comme minimum nécessaire à la compréhension des musiques.

Travail de sape

" J'ai toujours défendu les musiques alternatives d'un point de vue structurel, examinant ce qui pouvait exister en dehors des grandes boîtes mais quand, par exemple, REM a signé chez Warner, je n'ai pas été de ceux qui ont considéré cela scandaleux. Je n'ai jamais été intégriste... Là, en gros, l'alternatif rock ne sera plus traité sur les radios RTBF puisque ce n'est pas la vocation de mon émission Hell's Bells sur Classic 21. On me dit que ce n'est pas important puisque " tout se trouve sur Internet ", c'est un peu vite oublier le boulot de journaliste qui a aussi une fonction de tri et de remise en perspective économique, historique, sociologique. Je pense que la " sous-culture " ne doit pas être traitée superficiellement. Il y a aussi une idée de transmission: il y a une dizaine d'années, David Bartholomé de Sharko m'a écrit une lettre où il disait qu'il était devenu musicien grâce à Rock à gogo. "

Quand ledit programme est menacé d'être bouté hors-antenne en 1993, une grande fête aux Halles de Schaerbeek -" sold out avec quasiment toute la scène belge "- stoppe net le projet d'éviction. Là, en début de rentrée 2012, il y a bien quelques frissons de mécontentement à l'annonce de la fin du vieux de Pierpont sur la jeune et Pure FM, mais la révolution ne mettra pas le feu à Reyers. Peut-être aussi parce que le rock, comme la radio, a changé: " Le rock n'est plus dans une grande période d'inventivité, l'objet culturel à défendre n'a plus tout à fait la même valeur. Et si je ne fais pas partie des gens qui disent que la radio va mourir, il est clair qu'en 25 ans de néo-libéralisme et d'assaut contre les services publics partout en Europe, il y a eu un travail de sape idéologique consistant à installer dans l'inconscient collectif que le service public, c'était lourd, lent et inefficace, que le privé fera mieux. Il y a un temps où il fallait choisir entre RTBF et RTL comme entre les Beatles et les Stones, aujourd'hui, c'est fini. "

(1) Société liégeoise chargée depuis 2009 de la gestion des archives de la RTBF.  

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