Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

09/09/14 à 14:37 - Mise à jour à 14:37

Édito: La société numérique hors de contrôle

On a l'impression d'être dedans jusqu'au cou, et pourtant il paraît qu'on n'en est encore qu'aux balbutiements. La crise? Non, la société numérique.

Édito: La société numérique hors de contrôle

"Tu sais, avec toi, je veux avoir des robots!" © Kamagurka

Sont annoncés pour demain des voitures qui se pilotent toutes seules en communiquant avec des récepteurs placés au sol, des lunettes offrant une vue imprenable sur les mondes virtuels ou des écrans de télé qui épluchent en temps réel la consommation pour composer une programmation (et des pubs) sur mesure. Autant d'innovations censées faciliter la vie, ou la pimenter, et auxquelles on accole pompeusement l'étiquette "intelligentes". Comme si la faculté de penser n'était pas l'apanage de l'être humain, et comme s'il était d'office bénéfique pour le confort, la santé ou la paix dans le monde de confier la gestion de cet attribut si précieux à un ersatz technologique. N'est-on pas en réalité en train de se faire doucement anesthésier la cervelle sous couvert de progrès, de sécurité, de développement économique, de rationalisation, etc.?

La fiction nous a habitués à craindre une menace plus ou moins identifiable. Ordinateur psychopathe dans 2001 de Kubrick, robots futuristes dans I, Robot d'Alex Proyas, voire répliquants plus vrais que nature dans Blade Runner ou dans la série télé 100% Humain. Alors que la réalité est sans doute plus complexe, plus diffuse, moins anthropomorphique. Et donc nettement plus redoutable. Si l'invasion d'androïdes revanchards n'est pas pour demain, ça ne nous empêche pas de perdre progressivement le contrôle. Avec le risque de devenir, si ce n'est déjà fait, des esclaves numériques. D'autant plus soumis qu'on a nous-mêmes choisi nos geôliers...

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N'est-on pas en train de se faire anesthésier la cervelle sous couvert de progrès, de sécurité, de développement économique, etc.?

Car cet Anschluss silencieux s'inscrit dans un schéma holistique autonome (personne n'en est réellement l'architecte) qui fait qu'à chaque étage de notre existence, l'air de rien, on confie une parcelle de notre liberté et de notre esprit critique à des machines. Les rapports humains sont formatés par les règles d'utilisation d'une plateforme privée comme Facebook, les choix musicaux sont orientés par les mouchards de Spotify ou de Deezer, ou, plus significatif encore, toute question, la plus banale comme la plus délicate, passe par le filtre d'algorithmes concoctés en cachette chez Google selon des critères obscurs, alors qu'ils déterminent de fait une hiérarchie dans les réponses. Et conditionnent du même coup notre vision du monde et notre accès au savoir. Tout ce qui n'est pas repris par le moteur de recherche monopolistique ou qui ne figure pas sur les trois ou quatre premières pages n'existe tout simplement pas pour celui qui se contente de cette porte d'entrée sur le monde.

D'un générateur informatique de fables (le MOSS ou Moral Storytelling System) aux robots journalistes crachant des dépêches à une cadence infernale (500 mots à la seconde pour la référence de ce secteur promis à un bel avenir, Narrative Science), en passant par le marque-page connecté qui vous enquiquine tant que vous n'avez pas fini votre livre, la déshumanisation est en route. On délègue l'autorité à un bidule électronique, on laisse aux ordinateurs le soin de définir nos goûts, bref on dévalorise le minerai qui nous distingue de la masse du vivant. Certaines applications prétendent déjà pouvoir déterminer la qualité d'un roman ou dresser la liste des influences d'un peintre à partir d'un tableau. Mais peuvent-elles mettre en équation la mélancolie que l'on ressent devant un Hopper? Ou anticiper le cocktail de joie et de tristesse qui prend aux tripes en glissant sur le toboggan temporel de Boyhood, le dernier Richard Linklater? Il faut espérer que ce territoire émotionnel restera vierge et non connecté. Sous peine de voir le monde basculer définitivement du côté du simulacre comme l'appelait Philip K. Dick. Rendant du même coup obsolète cette chose fragile capable du meilleur comme du pire qu'est l'être humain...

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