Un été ordinaire (7) - Ted

21/08/12 à 12:53 - Mise à jour à 12:53

Chaque semaine, un journaliste de Focus reprend l'histoire là où un autre l'a laissée. Septième et dernier épisode, par Laurent Raphaël.

Un été ordinaire (7) - Ted

L'uniforme orange ne me va pas si mal finalement. Il accentue même mon bronzage. Je ne peux pas en dire autant du chicano plus blanc que du lait qui grelote sur son lit en Inox. J'avais dit à Bradley une cellule sans nègre, sans tapette et sans junkie. J'ai évité les deux premiers, c'est déjà pas mal. Il me devait bien ça, ce gros lard, avec toutes les enveloppes épaisses comme une entrecôte que je lui ai refilées ces dernières années pour conserver l'approvisionnement en viande de la prison.

Je bénis le Seigneur d'avoir rappelé à lui ma mère il y a un an pour qu'elle ne me voie pas dans ce pétrin. Son coeur de moineau n'aurait pas résisté. Mais surtout, elle m'aurait encore flagellé en me comparant à mon frère, son idole, son hostie. Même le jour où j'ai pris les rênes de BeefKing lors d'une réception où tout le monde, le gouverneur compris, me mangeait dans la main, j'ai senti que sa joie était feinte. Ce petit crétin avait le mérite d'avoir fait des études dans une grande université et de s'être installé comme trader à New York. La belle affaire. Cela ne l'a pas empêché de se faire plumer avec l'effondrement de la bulle Internet, de foirer son mariage avec pertes et fracas et d'être obligé de revenir la queue entre les jambes à L.A. encombré d'un rejeton bon à rien. Je n'ai malheureusement pas assisté à cette dégringolade en direct, ayant coupé les ponts depuis les années 80.

Mais quand Nick, mon boucher préféré, dans les deux sens du terme, m'a montré les photos de l'amant de Sally il y a quelques mois, j'ai tout de suite reconnu le même profil efféminé qui faisait frémir les filles au collège. La malédiction me poursuivait. Mon frère m'avait pourri l'existence. Maintenant c'était au tour de son fils en se tapant ma fille. Oui, sa cousine! Ils ne pouvaient pas le savoir évidemment, ils ne s'étaient jamais croisés et moi comme mon frangin on s'était bien gardés de parler de nos petites histoires respectives. Pour moi il n'existait plus. Et j'imagine que ça devait être pareil pour lui.

Quand ce petit trou du cul de Harvey s'est incrusté et a commencé à fouiller dans les affaires de Sally, j'ai mis Nick sur son dos 24 h sur 24. Je savais qu'il y avait de l'eau dans le gaz entre elle et David et je ne tenais pas à ce que les tourtereaux se mettent à tirer des plans sur la comète pour évincer mon dauphin. Pour une fois, j'ai été naïf...

Je m'en suis rendu compte quand Nick m'a réveillé un lundi à l'aube tout affolé -il fallait pourtant beaucoup pour lui arracher des trémolos dans la voix- en m'expliquant que ce fils de pute venait de noyer David. Mon sang n'a fait qu'un tour, j'ai pensé aux implications pour la boîte. Si David était hors-jeu, la voie était libre pour Sally et par ricochet pour ce cafard de Harvey. Le sang en ébullition, j'ai hurlé: "Tu le butes. Tu le saignes comme un porc!" Et j'ai raccroché aussi sec.

Deux heures et dix cafés plus tard, Nick est arrivé tout suant, la mine mauvaise. Il avait réglé son compte à ce parasite mais n'avait pas eu le temps de faire le nettoyage. Il m'a raconté qu'il s'apprêtait à enterrer Harvey dans le fond du jardin quand la bonne s'est pointée et s'est mise à hurler comme une possédée en découvrant David dans la piscine.

C'était gênant, les flics allaient remuer ciel et terre. Deux cadavres le même jour et dans la même propriété à Pacific Palisades, c'était mauvais pour la cote du shérif. Mais à première vue personne ne pouvait faire le lien avec moi. J'avais un alibi, j'avais passé la nuit au casino, d'où j'étais reparti avec deux filles, et pas de raison de me débarrasser de mon fidèle bras droit.

Mais je n'avais pas prévu deux choses: un, que Sally, apprenant qu'elle avait couché pendant plusieurs mois avec son cousin, allait perdre complètement la boule et commencer à colporter que j'étais un monstre. J'avais dû la faire interner au Santa Rosa Hospital où, depuis, elle fixait le mur de sa chambre en dialoguant avec le fantôme de Harvey. Et deux, qu'un privé visiblement bien informé, mais je ne sais toujours pas par qui, allait me coller aux fesses. C'est ce petit branleur sans envergure qui a fini par me coincer et offrir ma tête sur un plateau au procureur. Lequel m'avait déjà promis plusieurs fois qu'il me ferait tomber pour mes petites magouilles. Il était trop heureux d'y ajouter un double homicide.

Mes très chers avocats ont réussi à adoucir la note. Avec leur verve et mes dollars, ils ont instillé le doute dans la tête des jurés. Et comme le doute bénéficie à l'accusé... J'ai pris 30 ans. J'aurais pu avoir perpète ou décrocher un aller simple pour l'au-delà. Avec un peu de chance, dans 10 ans je suis dehors.

Ça y est, le camé ne bouge plus. Ou il est dans le cirage ou il est mort. Ce n'est pas moi qui vais aller vérifier. Il faut que je me prépare, c'est bientôt l'heure des visites. Ma petite Eleanor vient me voir toutes les semaines. C'est elle qui gère les affaires à présent. Même si ce n'est pas ma petite-fille, j'ai toujours eu confiance en elle. Elle a la tête bien accrochée sur les épaules, comme son père. Mais sans les vices. Je me tamponne les joues de Ralph Lauren, je vérifie que ma moustache cendrée est bien en place. Une sonnerie métallique retentit, la porte coulisse en grinçant et je sors la tête haute...

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