Un été ordinaire (4) - Harry

31/07/12 à 10:40 - Mise à jour à 10:40

Chaque semaine, un journaliste de Focus reprend l'histoire là où un autre l'a laissée. Quatrième épisode, par Jean-François Pluijgers.

Un été ordinaire (4) - Harry

La sonnerie du téléphone l'emporta à l'usure, m'arrachant au brouillard éthylique dans lequel je naviguais depuis 48 h. Je décrochai le combiné d'un geste incertain. "Mr Harry Hawkes?" "Soi-même", grognai-je, tout en tentant d'accrocher un réveil du regard; trois heures de l'après-midi, encore une journée à passer aux pertes et profits. A l'autre bout de la ligne, la voix s'exprimait sur un ton neutre, débitant son histoire sans plus d'émotion. En d'autres temps, je m'en serais tenu pour toute marque d'intérêt à un bâillement scellant là la conversation. Les affaires lorgnant dangereusement vers l'encéphalogramme plat, je décidai toutefois d'opter pour le service minimum, même si je n'avais pas capté grand-chose à son affaire de meurtre par noyade et de business de la viande.

Il me fallut un quart d'heure pour aviser ma vieille Chevy, que j'avais abandonnée à deux blocs. Et trois de plus pour me retrouver sur les hauteurs de Pacific Palisades, à l'adresse que m'avait indiquée mon interlocutrice. La villa qui me faisait face trahissait ostensiblement un train de vie confortable, et plus encore. Du reste, la gouvernante latino qui répondit à mon coup de sonnette ne manqua-t-elle pas de me toiser d'un regard dénué de la moindre trace d'amabilité -"Monsieur?" -"Hawkes, Harry Hawkes..." Un long couloir me conduisit à un vaste salon à l'ameublement criard, les baies vitrées découvrant une piscine que ceinturaient des rubans Crime Scene/Do Not Cross. J'en étais là de mes observations, et m'apprêtais à en griller une petite, histoire de me (re)mettre les idées en place, lorsqu'un claquement détourna mon attention: "Mr Hawkes!" La voix qui m'avait appelé une heure plus tôt appartenait à une femme portant la quarantaine autoritaire; pas le genre à souffrir la moindre contestation, même si je la soupçonnais de recourir à quelque expédient, médicamenteux ou autre, pour arrondir les angles de son existence rupine.

Ma lucidité relative ne m'empêcha pas de comprendre rapidement qu'elle me prenait pour un gogo. Au vrai, qui se trouvait-il, de nos jours, pour faire appel sérieusement à un détective dont jusqu'au patronyme ressemblait à une blague, constat qui n'était sans doute pas étranger à mon inconfort quotidien croissant. Et de l'écouter me servant le plat, pas très frais, de ses craintes de voir la police étouffer l'affaire un peu trop facilement au nom d'intérêts supérieurs bien compris de tous -c'était d'un empire de la bidoche qu'il était ici question, et tout scandale serait pour le moins déplacé-, hypothèse à laquelle elle ne voulait se résoudre. Mes neurones avaient beau se carapater à vive allure dans les vapeurs de bourbon bon marché, cela sentait le coup tordu à plein nez -pour ce que j'en devinais, la réputation de l'entreprise familiale lui importait bien plus que l'identité du meurtrier de son tendre et cher, pour qui elle ne masquait qu'à grand peine son dégoût. De là à imaginer qu'elle faisait le pari de mon incompétence, et de mon incapacité à faire mieux que les limiers du LAPD, afin de se donner bonne conscience, voire même qu'elle se faisait fort de m'aiguiller dans une mauvaise direction, il n'y avait qu'un pas. Pas dupe, je décidai toutefois d'accepter sa proposition. Je n'étais pas en mesure d'être regardant, en effet, et la promesse de précieux biftons particulièrement bienvenus m'aida à ravaler ce qu'il me restait d'amour propre. A tout prendre, voilà qui allait au moins avoir le mérite de me distraire de mon ordinaire.

La gouvernante (dont j'avais appris qu'on l'appelait Juanita) me raccompagnait vers la sortie, lorsqu'une présence m'arracha à mes molles tentatives d'autojustification. Le port altier, le regard vague, comme absorbé par la fumée de la cigarette dont elle tirait négligemment quelques bouffées, elle se tenait dans l'encoignure du vestibule, la longue chevelure qui ondulait sur ses épaules lui donnant des airs de Veronica Lake. "Harry Hawkes?" Sa voix, délicatement traînante, eut le don de me liquéfier. "Eleanor, je suis la fille du disparu", ajouta-t-elle, en réponse au point d'interrogation qui s'était esquissé sur mon visage, avant de m'inviter à la suivre, interloqué, dans l'aile de la villa où elle avait ses appartements. Elle s'affairait à me servir un White Russian bien tassé sous l'£il indifférent de son chihuahua lorsqu'elle me demanda, à brûle-pourpoint, si j'accepterais de démêler cet imbroglio pour elle -"L'argent n'est pas un problème...", crut-elle utile de préciser . L'espace d'un instant, la pensée m'effleura que l'air des Pacific Palisades me réussissait décidément fort bien. Trop bien, même, aurait dû m'avertir mon sixième sens, guère plus affûté que les autres, malheureusement. "Voyez-vous, poursuivit-elle, mon père est peut-être mort, emporté par cet environnement délétère. Mais la baudruche informe que l'on a retrouvée près de la piscine, ce n'était pas lui, c'était l'amant de ma belle-mère..." Dégrisé aussi sec, j'en restai pour le coup comme deux ronds de flan...

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