Un été ordinaire (3) - Juanita

17/07/12 à 16:09 - Mise à jour à 16:09

Chaque semaine, un journaliste de Focus reprend l'histoire là où un autre l'a laissée. Troisième épisode, par Laurent Hoebrechts.

Un été ordinaire (3) - Juanita

"Délicat" en six lettres? Merde, cela faisait des années que je n'avais plus complété une grille de mots croisés! En fait, pour tout dire, je n'ai jamais aimé ça. Mais à ce stade-ci, tout ce qui pouvait permettre de faire un peu passer le temps était le bienvenu. Cinq heures maintenant que j'étais coincée dans ce commissariat. Tego avait déjà appelé trois fois. A chaque fois, j'avais dû lui expliquer qu'on me retenait pour une nouvelle audition... L'exercice commençait à devenir franchement lassant. Devant chaque enquêteur répéter le même scénario, quasi mot pour mot à l'identique. Il devait sans doute leur sembler un peu trop cohérent pour être vrai. Moi j'essayais de jouer le mieux possible mon rôle de domestique un peu cruche. Je le tenais bien, il faut dire. "Oui, Monsieur l'inspecteur, comme tous les lundis matins." "Non, Monsieur l'inspecteur, je n'avais rien remarqué d'anormal jusque-là." "Je ne pense pas, Monsieur l'inspecteur."...

Au début, j'avoue qu'en parler m'a fait du bien. L'image du corps gonflé, flottant à la surface, tanguant légèrement avec le mouvement créé en retirant la bâche... Pendant plusieurs jours, le tableau m'a hanté.

Ce matin-là, j'étais arrivée comme d'habitude vers 8h pour ma journée de boulot. Je n'ai pas été surprise de ne croiser personne: la plupart du temps, il était déjà parti au bureau, tandis qu'elle cuvait souvent la cuite de la veille. L'amour parfait... La routine m'a donc amenée à ramasser le courrier et déposer le tout sur la table de la cuisine: une lettre de l'opérateur télécom, ce qui devait être une invitation à un vernissage, une publicité pour un salon de toilettage pour chien, et une autre pour un traiteur tibétain bio qui venait d'ouvrir downtown. Il y avait également une longue enveloppe jaune envoyée apparemment de France. Je m'en souviens, le timbre a directement attiré mon attention. Je me suis amusée à imaginer que la missive devait certainement venir d'une branche éloignée et vieillissante de la famille -même si je n'avais jamais entendu mes patrons évoquer le moindre lien avec l'Europe, encore moins avec la France.

J'en étais toujours à ce genre de supputations quand je remarquai la bosse dans la bâche de la piscine. Le simple fait que la toile soit encore tirée était déjà étrange: ce n'était pas dans l'habitude du patron de la maison de zapper ses longueurs quotidiennes. J'ai alors commencé à tourner la manivelle pour rembobiner le plastique. Lentement, le cadavre est alors apparu, les membres fripés et boursouflés. Je n'ai pas pu m'empêcher de crier comme une hystérique. Pourtant, des noyés, j'en ai vus quelques-uns. De Cuba à la plage de Rancho Luna où j'ai grandi, les courants ont ramené quelques corps, tombés à l'eau lors d'une tentative d'exil foireuse. Tout le monde n'a pas eu la chance de mes parents...

C'est marrant, ces histoires de radeau de la méduse l'ont toujours intrigué. A moins que son intérêt ne cacha autre chose... Enfin, pas grand-chose en réalité. J'avais bien eu droit à l'une ou l'autre tactique d'approche. Un jour, il a tenté d'aller un peu plus loin, une main qui glisse "malencontreusement". Je n'avais pas l'intention de commencer ce petit jeu-là, ma droite est partie aussitôt. J'ai tremblé un moment, je savais bien que lui-même avait la gifle facile et autrement plus lourde que la mienne. Mais il a éclaté de rire. Le salaud. Au final, c'est la seule fois qu'il a essayé. Bizarrement, par la suite, c'est comme s'il se croyait désormais autorisé à s'épancher. Il déboulait par surprise et venait se confier. Au départ, cela me mettait presque davantage mal à l'aise que sa drague lourdingue. Et puis, au fil du temps, j'ai commencé à me sentir flattée, j'avoue. Au moins, au contraire de sa femme, il ne me traitait pas comme la bonniche latino de service. Evidemment, ce gars était un monstre. Un animal à sang froid qui n'avait apparemment plus beaucoup d'illusion sur l'espèce humaine. Mais ce n'est pas moi qui allais totalement lui donner tort.

Récemment, il avait commencé à se lâcher sur son beau-père. Il était question de présidence du CA, de magouilles en coulisses, de fraudes à masquer afin de ne pas faire paniquer les actionnaires. Une vraie bombe à retardement que je le soupçonnais de vouloir faire éclater. Comme ça. Juste pour le plaisir de tout faire péter. Un beau feu d'artifice. "When I die I wanna go to hell, cause I'm a piece of shit, it ain't hard to fuckin' tell." Notorious BIG dans le texte. Oui, ce con avait en plus des lettres...
J'avais évidemment évité d'évoquer cet épisode devant les policiers. Pas envie de me retrouver embarquée dans la machine. Les séries judiciaires, très peu pour moi. De toute façon, j'étais convaincue qu'ils n'avaient pas besoin de moi pour faire parler le cadavre.

Je me replongeai donc dans ma grille de mots croisés. En six lettres? A ce moment-là, le téléphone sonna et afficha le nom de Tego. Il allait vraiment falloir que je le largue une bonne fois, celui-là.

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