Tour de France: la littérature en selle

04/07/13 à 12:11 - Mise à jour à 12:11

Alfred Jarry, Antoine Blondin, Albert Londres, Eric Fottorino... La liste des écrivains accros à la petite reine est longue comme la caravane du Tour. On enfile son cuissard et on se lance à la poursuite de ces forçats du verbe!

Tour de France: la littérature en selle

Sans les écrivains, l'histoire du Tour de France se résumerait à une énumération fastidieuse de palmarès. © DR

On n'a pas trouvé mieux comme engrais littéraire, à part peut-être le crime. Depuis que le vélo a donné des ailes rondes à l'homme, quelque part dans la dernière ligne droite du XIXe, on ne compte plus les écrivains qui se sont amourachés de la petite reine. Barrès, Leblanc, Allais, Jarry, Blondin, Londres ou plus récemment Fournel et Fottorino ont essoré la langue française pour décrire leur passion à deux roues et sublimer les exploits homériques des "forçats de la route", selon l'expression passée à la postérité du journaliste au long cours Albert Londres. Comme Bernard Chambaz il y a 10 ans, Eric Fottorino, ex-directeur du Monde et auteur notamment d'un Petit éloge du Tour de France (Gallimard) tonique, passe même aux travaux pratiques puisqu'il se lance à l'assaut des 3300 kilomètres de cette 100e édition avec 24h d'avance sur les pros. Preuve qu'on peut en avoir dans la tête et dans les jambes...

Dans son anthologie littéraire consacrée aux écrivains qui ont trempé leur plume dans le bidon de la Grande Boucle (Ils ont écrit le Tour de France, éditions Flammarion), Benoît Heimermann met en selle un peloton compact de 64 grimpeurs hissant vers les sommets littéraires articles, poèmes, chansons, romans et autobiographies à la seule force du mollet.

Mais pourquoi tant d'amour? Il y a d'abord la fascination presque ontologique pour cet attelage homme-machine. Perché sur sa monture, l'animal à deux pattes passe subitement à la vitesse supérieure, gagne en vélocité. D'un coup de pédale, il rapetisse l'espace et dompte le temps. A cette liberté prométhéenne que peut éprouver tout amateur le dimanche en rase campagne s'ajoute évidemment le parfum d'aventure des courses cyclistes, riches en larmes, en rebondissements et en carburant mythologique. Le sémiologue Roland Barthes consacre d'ailleurs un chapitre de son inventaire des légendes modernes à la plus célèbre des courses, décelant dans le processus de divinisation à l'oeuvre dans le peloton, dans le mano à mano avec Dame Nature, dans la liturgie qui rythme la messe sportive, dans l'affleurement d'un vocabulaire épique et jusque dans la moralité douteuse -"Le Tour possède une morale ambigüe: des impératifs chevaleresques se mêlent sans cesse aux rappels brutaux du pur esprit de réussite"-, le combustible d'une alchimie qui transforme le plomb de la banalité en mythe doré.

De par ses mensurations et sa dramaturgie, le Tour de France a en effet logiquement cristallisé l'appétit des athlètes du verbe. Tous les ingrédients de l'épopée sont réunis pendant ces trois semaines où des (sur)hommes, chimiquement assistés ou non, vont titiller sans relâche les cols de la condition humaine. A propos de dopage justement, il en était déjà question en... 1924 dans une interview des frères Pélissier signée Albert Londres où le duo, exhibant ses fioles, ses boîtes de cocaïne, ses pommades miracles et ses pilules, déclarait: "Nous marchons à la dynamite." Dire que Lance Amstrong n'était même pas encore né...

La tête du peloton

Au commencement du Tour était le verbe. Imaginé par le patron du magazine L'Auto en 1903, Henri Desgrange, pour donner un coup de fouet à des ventes en perdition, l'épreuve qui est un formidable adjuvant romanesque a longtemps été aveugle. La télévision n'était encore qu'un rêve de science-fiction à l'époque. Et la course une variante des douze travaux d'Hercule. Des routes de cailloux, des étapes de 400 bornes, des vélos patauds et sans vitesses... On suivait les étapes avec les yeux de ces chroniqueurs itinérants et casse-cou qui refaisaient la course de la veille dans Le Petit Parisien puis plus tard dans L'Equipe. Et qui n'oubliaient jamais d'y ajouter une pincée de levure allégorique pour faire gonfler leurs récits.

Quand on relit aujourd'hui les chroniques de Blondin, on se passe volontiers de l'image et du son. Sa prose fouette tous les sens. Dans la roue de ce poète qui avait la chaîne lexicale bien graissée, on boit du petit lait. Extrait du compte-rendu d'une étape des Alpes en 1957: "Pour en finir avec cet intermède cosmique, les eaux recouvrirent effectivement la terre quelques kilomètres plus loin et les amateurs de pédalo s'en donnèrent à coeur joie pendant quelques minutes. Après quoi, il ne resta plus qu'à espérer l'apparition du grimpeur ailé, véritable colombe de l'Arche, qui nous annoncerait que le cataclysme s'apaisait. Nous attendîmes en vain. En revanche, une fière bataille se déclencha sur le plancher retrouvé d'un Galibier nettement amélioré, sans doute encore sans ascenseur, mais avec tout le confort moderne sous les pneus et l'eau courante à tous les étages. Elle nous permit d'apprécier, en la personne de Jacques Anquetil, la chevauchée d'un champion en or massif à travers un massif en or, rare aubaine."

Anquetil lui rendra la politesse. Lorsqu'on lui demanda comment s'est passée la journée au soir d'une étape, l'ogre normand aura ce mot d'esprit juteux: "Je n'en sais fichtre rien. Demandez plutôt à Antoine Blondin. Moi je pédalais..." Les athlètes s'occupent du maillot, les écrivains d'écrire la légende... Sans lésiner sur les condiments.

Car le cyclisme, comme la boxe, l'autre sport aux accointances romanesques, ne supporte pas la tiédeur. Il appelle la surenchère, la métaphore musclée, oxygénée, fiévreuse. C'est à celui qui arrachera au bitume lessivé par les larmes et la sueur des stakhanovistes les plus beaux pavés de mots. Les boursouflures de style ne sont pas seulement tolérées sur le chemin de croix, elles sont encouragées. La tête dans le guidon, les gros braquets du club des cyclo-écrivains pratiquent dès lors une littérature tord-boyaux qui rend ivre de bonheur.

Nos partenaires