Siri Hustvedt: Créativité démultipliée

08/09/14 à 13:50 - Mise à jour à 14:13

Source: Le Vif/l'express

L'Américaine Siri Hustvedt imagine la biographie d'une artiste ultracomplexe. Un patchwork inclassable questionnant l'identité et la pérennité.

Siri Hustvedt: Créativité démultipliée

© DR

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Les Assises Internationales du Roman, à Lyon, sont l'occasion de rencontrer des auteurs d'exception. Cette année, Siri Hustvedt y présentait sa vision de l'écriture et de la création. Deux thèmes qui habitent incontestablement son oeuvre. Tant ses romans (Tout ce que j'aimais, Un été sans les hommes), que ses essais pointus (Vivre, penser, regarder) font preuve d'une rare exigence. Ses thèmes de prédilection - l'art, la psychanalyse ou l'identité - semblent converger vers Un monde flamboyant, dont la forme en soi est déjà un exploit. Celui de retracer la vie d'une artiste oubliée, Harriet Burden, alias Harry, une New-Yorkaise qui transgresse tous les codes artistiques pour trouver son propre langage. Les différentes voix narratives démontrent autant de facettes d'une artiste en quête d'absolu. Mais elles retracent aussi les fêlures d'une femme incomprise. Siri Hustvedt déguste son capuccino en défendant cette héroïne rebelle. Jusqu'où peut-elle se réinventer ? Alors que le roman - nommé pour le Man Booker Prize - se montre parfois trop cérébral, l'auteure s'emballe au nom de l'art. "La beauté est au plus profond de la vie, dit-elle. La beauté fait l'Homme."

Le Vif/L'Express : L'identité est un thème qui vous passionne. Pourquoi ?

Siri Hustvedt : Parce qu'on ne comprend pas vraiment qui on est. L'identité ne représente guère une entité statique, mais mouvante. Cela explique que ce thème soit universel et infini... L'idée ici n'étant pas de se demander ce qui est vrai ou faux, réel ou irréel, mais d'embrasser toute la complexité d'un être humain. La question de ce roman : que signifie être soi ? N'est-ce pas fondamental de percer la construction qu'on a de soi-même et des autres ?

En quoi Harry est-elle une part de vous ?

Je ne sais pas... Elle est probablement issue de ma conscience féministe. Il n'y a pas beaucoup de grandes figures féminines dans la littérature ou l'art mondial. Je pense sincèrement que cela démontre qu'un préjudice moral est toujours en cours, à cause du sexe de quelqu'un. Harry fait preuve d'une ambition et d'un travail démesurés, généralement attribués à un homme. Les préjugés ont hélas la dent dure.

En repoussant les limites, Harry nous confronte-t-elle aux questions de genre et de maladie mentale ?

Freud estime que "la normalité est une sorte de fiction". Lorsque j'enseigne l'écriture à des patients psychiatriques, ils demeurent à l'hôpital alors que moi, je retourne au monde extérieur. Un monde où je me débrouille, alors qu'eux s'y sentent en miettes. Le domaine de "la normalité" fixe qui l'on est, or l'homosexualité a longuement été perçue comme un crime. Impossible donc d'établir ce type de catégorie quand on parle de vie humaine. Il en va de même pour les questions de féminité ou masculinité. Les deux résident en nous. Loin d'être purement biologiques, nous sommes déterminés par la culture environnante. Harry se place dans une position impossible en jouant sur tous les tableaux. Or l'art ne consiste-t-il pas à exprimer l'inexprimable ?

L'art et l'écriture, une façon aussi de laisser une trace ?

Mon roman pose effectivement cette question. On n'écrit pas si on ne tient pas à laisser de trace. Les mots aimants ou blessants nous marquent à jamais, parce que ces émotions demeurent gravées en nous. Aussi mon cerveau est-il pleinement "tatoué" (rires) ! Une fois que les mots sont posés, noir sur blanc, sur un bout de papier, on peut les fixer. Cela va à l'encontre de la réalité qui disparaît. Ainsi les dessins, dans les grottes, consistaient à mettre une part de soi quelque part. Une manière de lutter contre la mortalité. Lorsque l'art nous parle en profondeur, il crée un tremblement de terre qui peut changer le monde.

  • Un monde Flamboyant, par Siri Hustvedt, éd. Actes Sud, 403 p.

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