Quand Amélie Nothomb était dame pipi au Japon

26/08/10 à 11:42 - Mise à jour à 11:42

Amélie Nothomb sort son dix-neuvième roman, Une Forme de vie (Albin Michel). Il y a vingt ans, elle vivait au Japon une expérience fondatrice pour sa personnalité d'écrivain.

Quand Amélie Nothomb était dame pipi au Japon

© Bac Films

On ne peut pas dire qu'Amélie Nothomb entretienne le mystère sur sa vie. La quasi totalité de ses romans, quand ils ne sont pas simplement autobiographiques, contiennent toujours des éléments facilement identifiables de son existence. Or ses années 90, Amélie Nothomb les raconte dans ce qui est certainement son roman le plus célèbre, Grand prix du Roman de l'Académie française en 1999, et objet d'une adaptation cinématographique réalisée par Alain Corneau, Stupeur et Tremblement. Cette époque est également le coeur chronologique de son roman Ni d'Eve ni d'Adam (2007) dans lequel la jeune femme fait part de son histoire d'amour avec un Tokyoïte du nom de Rinri.

Ainsi en 1989, après quatre années passées à étudier la philologie romane à l'Université libre de Bruxelles en Belgique (pays qu'elle retrouva à l'âge de 17 ans), Amélie se décide à repartir pour le pays du Soleil Levant, qui l'a vu naître le 13 août 1967. Au cours de sa jeune vie, cette fille de diplomate n'aura eu de cesse de voyager à travers le monde, troquant au fur et à mesure des affectations de son père, le déchirement des séparations pour le désenchantement d'attaches impossibles...

Le Japon jusqu'à cinq ans, puis la Chine, la Birmanie, le Bangladesh, le Laos et même les Etats-Unis. Bref, une enfance pas forcément malheureuse, puisqu'elle reçoit toujours l'amour de ses parents et de sa soeur Juliette (personnage récurrent de ses romans), mais source d'innombrables carences. Amélie connaît la boulimie, l'anorexie, la solitude. Des troubles psychologiques et alimentaires longuement évoqués dans Biographie de la faim et dont elle sortira grâce à l'écriture: "Qu'elle qu'en soit la qualité, je n'ai pas commis une seule ligne qui ne soit une nécessité vitale", déclare-t-elle en 1992, dans l'une de ses toutes premières interviews, accordée au Quotidien de Paris.

Janvier 1990, retour au Japon. C'est pleine d'espoir qu'Amélie Nothomb retrouve ces terres du bout du monde, berceau de son enfance, qu'elle eut jadis tant de mal à quitter. Elle se pense japonaise; sa désillusion n'en sera que plus violente et sa chute vertigineuse...

Elle entre chez Mitsui, entreprise d'import/export, à cette date (dans Stupeur et Tremblement, la firme prend le nom de Yumimoto). Comme le raconte la romancière, avec ce style léger qui la caractérise, Amélie, de maladresse en maladresse, descend progressivement l'échelle d'une hiérarchie sociale qu'elle n'avait déjà pas entamée bien haut. L'humour dont elle use dans le récit témoigne d'une prise de recul absolue. Il ne s'agit d'ailleurs que du septième roman publié par l'auteur, écrit presque dix ans après les faits.

Alors qu'elle a été embauchée comme traductrice français-anglais-japonais, on lui interdira vite d'utiliser ses capacités linguistiques: ses supérieurs, blessés dans leur orgueil, souffrent d'un complexe de supériorité phénoménal à l'endroit des étrangers, expose la jeune Belge. Expliquant dans son livre toutes les spécificités de la culture nippone et du dévouement des Japonais à leur entreprise, Amélie s'applique à se fondre dans l'univers de ses hôtes, reproduisant ses rites, respectant ses codes, pensant comme n'importe lequel de ses membres. "Je me conduirais comme une Nippone l'eût fait", écrit-elle. Ce qui en soit constituait déjà une énorme faute, l'occidentale qu'elle incarnait ne pouvant atteindre le niveau des Japonais...

Amélie Nothomb sut faire preuve d'une abnégation remarquable. Sous les ordres d'une certaine Mori Fubuki "gracieuse à ravir", elle subira un an durant les humiliations d'une déchéance interminable. De "la fonction de l'honorable thé", elle passa ainsi à la comptabilité, pour finir affectée à l'entretien des toilettes. "Des chiottes" pour reprendre son vocabulaire. Une tâche qui dura sept mois, Amélie refusant de se résoudre à la démission, dans la droite ligne de l'honneur nippon.

Si l'on entrecroise Ni d'Eve ni d'Adam (sorti en 2007) avec Stupeur et Tremblement, Amélie Nothomb est donc en 1990 une quasi esclave sur le plan professionnel, dame pipi, objet d'un mépris rare, et la fiancée, éprise à sa manière, de Rinri, héritier d'un des plus gros bijoutiers du pays. Elle accepta de l'épouser mais le convainquit d'attendre l'échéance de son contrat (d'une durée d'un an) pour célébrer le mariage. Cette perspective d'union redoutée explique peut-être en partie son obstination à ne pas abandonner l'entreprise Mitsui. Elle quitta finalement le Japon en janvier 1991, prétextant une visite familiale, sans avertir son amant de son intention de ne jamais revenir.

Sitôt le pied posé en Europe, Amélie Nothomb s'attelle à la rédaction de son premier roman (en réalité son onzième): Hygiène de l'assassin, publié en 1992 chez Albin Michel. Ses années au Japon furent donc fondamentales à bien des égards, l'écrivaine affirmant que ce vécu la conforta dans son besoin d'écrire, elle qui depuis cette période "enfante" "3,7 romans par an", pour n'en éditer qu'un seul...

Joffrey Bollée

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