Les nuits de patience, l'ethno-roman noir

21/03/13 à 13:54 - Mise à jour à 13:53

THRILLER | Vingt ans après Saraka Bô, le Franco-Égyptien Tobie Nathan revient au roman noir, toujours baigné d'ethnopsychiatrie, sa première spécialité.

LES NUITS DE PATIENCE DE TOBIE NATHAN, ÉDITIONS RIVAGES/THRILLER, 300 PAGES. ***

Les nuits de patience, l'ethno-roman noir

La belle, la brûlante, l'à peine pubère Patience mange les gens. "Elle sort la nuit, et mange les gens." C'est en tout cas ce que raconte et assume l'hypnotisante jeune femme au psychologue qui la reçoit dans son centre d'accueil, impasse du Désir; Patience Gomez a été frappée, battue, presque tuée. Arrivée à Paris il y a quelques semaines à peine depuis Nzénékoré, son petit bled de Guinée, Patience a presque aussitôt été chassée par sa famille. Une famille d'accueil persuadée d'avoir été elle-même frappée par les Djinns, "ces fragments de création qui continuent chaque nuit à naître des ténèbres": le fils est tombé malade, le mari a chopé le diabète, la tante a perdu son boulot...

La faute à Patience, la sorcière. Qui sort la nuit, et mange les gens. Et qui cette fois, contre toute attente et le vague savoir de son psy, assume le fait d'être une sorcière. Un Djinn. Un esprit maléfique. Qui va conduire son pauvre bougre de psy et ses lecteurs souvent bienheureux dans les méandres passionnants des sciences occultes guinéennes, mais aussi de la géo-politique internationale, de l'estrade de prévaricateurs fous aux gris-gris d'un dictateur en manque de maléfices. Tobie Nathan, le spécialiste français de l'ethno- psychiatrie, en a le savoir-faire. Tobie Nathan, l'auteur de thrillers, s'occupe du "faire-savoir". Et les deux se marient admirablement depuis 20 ans.

Fiction et science

Ne dites pas à Tobie Nathan, qu'on pouvait croiser à la dernière Foire du Livre, qu'il use de la fiction et d'un genre populaire pour faire circuler ses idées et ses théories, longtemps révolutionnaires en matière de psychologie clinique -et consistant, pour le dire vite, à tenir compte dans l'accueil et le traitement de patients d'origine étrangère de leur environnement social et de leurs propres sciences, fussent-elles occultes-, l'élégant sexagénaire vous assénera que, mais enfin, "bien sûr que non! Je ne suis pas professeur lorsque je suis écrivain. Je nourris probablement mes livres de ma propre expérience, mais ils n'ont pas d'autres ambitions que d'être des romans de fiction." Avant d'ajouter, dans un sourire énigmatique: "Mais pour un scientifique, comme il est écrit en épigraphe de mon livre: "Il est bien des façons de rechercher la vérité historique. La pire n'est peut-être pas l'imagination, puisque c'est l'imagination des hommes qui fabrique l'histoire."" Les nuits de patience doivent donc se lire comme un roman, et non pas comme un traité d'ethnopsychiatrie: Tobie Nathan a effectivement le bon goût d'user de toutes les (grosses) ficelles du genre -meurtres sanglants, procès en flashback, flics originaux- pour y rester, ne tombant que rarement dans la démonstration. Dans Les nuits de patience, comme dans Ethno-roman, son précédent opus, biographique mais qualifié d'essai -ce qui lui a valu le prix Femina- l'écrivain y tient encore le scientifique sous sa coupe. Les Djinns sont sans doute avec lui.

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