Le livre de la semaine: Renata Adler, Hors-bord

06/03/14 à 15:18 - Mise à jour à 15:18

Source: Focus Vif

ROMAN | Traduit 37 ans après sa parution aux USA, le roman expérimental de Renata Adler est un délice pour le cerveau droit, et une torture pour le gauche. Explications.

Le livre de la semaine: Renata Adler, Hors-bord

Renata Adler © DR

Cerveau droit

Le livre de la semaine: Renata Adler, Hors-bord

Quel bonheur que ce Hors-bord. Edité en 1976 aux Etats-Unis, ce "livre très différent" n'avait jamais traversé l'Atlantique. Renata Adler, journaliste au New York Times et au New Yorker, amie de Richard Avedlon ou de Salinger, brosse ici le récit d'une époque, récit à nul autre pareil, puisque entièrement basé sur l'ellipse. Hors-bord se compose d'une succession de paragraphes, d'instantanés et de fragments sans trame narrative, vécus et ébauchés comme une autofiction par Jen Fain, journaliste dans une feuille à scandale, passant du Biafra aux soirées new-yorkaises. Un roman sans romanesque, sans début et sans fin, forcément désarçonnant car jamais lu, même chez Joan Didion ou Susan Sontag, mais qui dessine peu à peu, derrière les brumes et les strates sans rapport, le portrait au final clair et subtil d'une génération et d'un monde, le New York des seventies, revenu de tout sauf des années 60, et des utopies qu'elles portaient. Le cynisme a fait place à l'espoir, la perte de sens a remplacé les convictions, et pour Adler, l'expérimentation littéraire, l'onirisme et la fiction offrent plus de vérité que tous les reportages du monde. Renata Adler, faisant enfin l'objet d'un étonnant revival, devrait sortir un troisième roman, alors que la traduction du deuxième -Pitch Dark- se profile. On a hâte!

Cerveau gauche

Mais quelle horreur ce bouquin. La littérature expérimentale, quand elle est rigolote comme l'Oulipo, ou fortiche comme La Disparition de Georges Perec (écrit entièrement sans lettre "e"), peut presque être agréable, et amusante à lire. Tout le contraire de ce Hors-bord qui porte effectivement bien son nom, objet plus que roman, et en permanence hors des clous. De roman, d'ailleurs, il n'y en a pas: à peine des bouts, sans queue, sans tête et vite sans intérêt, nous faisant passer d'un extrait de conversation entre téléphonistes à un bout de réunion de rédaction, après une tranche de rêve de la veille ou une ébauche de considération du lendemain. Pas d'histoire, pas de personnages à suivre, aucune temporalité. Rien à quoi se raccrocher, à peine des phrases qui se transforment en mots, et puis en longue torture pour celui, masochiste, qui en atteindra le bout. Un snobisme littéraire cette fois parfaitement en phase avec son auteure et son époque "so New Yorker". Renata Adler a jeté au feu tous ses cours de journalisme et de narration, mais a gardé le pire de son métier de critique (féroce) de film: une tendance au jugement, voire au mépris, qu'elle jette sur ses contemporains comme sur ses lecteurs, même avec des décennies de retard. D'autres "romans" sont annoncés? Courage, fuyons.

  • DE RENATA ADLER, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR CÉLINE LEROY, 252 PAGES.

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