Le livre de la semaine: Love in a Fallen City, de Eileen Chang

09/04/14 à 17:07 - Mise à jour à 17:07

Source: Focus Vif

ROMAN | L'auteure de Lust, Caution produisait en 1943 l'un de ses chefs-d'oeuvre, short story impressionniste d'un amour dévastateur sur fond de Chine en mutation.

Le livre de la semaine: Love in a Fallen City, de Eileen Chang

Eileen Chang © DR

Le livre de la semaine: Love in a Fallen City, de Eileen Chang

En 2007, le Taïwanais Ang Lee reçoit le Lion d'or à Venise pour Lust, Caution, thriller explorant, sur fond d'occupation de la Chine par le Japon, les relations sulfureuses entre un chef de la collaboration et une jeune actrice chargée de le séduire pour sa perte. Enthousiasme dans les salles obscures: la nouvelle dont le film est tiré, écrite par une certaine Eileen Chang (1920-1995), est traduite en français. On redécouvre celle que la Chine considère comme l'une de ses écrivains phares du XXe siècle. Jeune femme d'extraction aristocratique née d'un père autocrate, homme à concubines et opiomane, et d'une mère anglophile et libre gagnée aux moeurs occidentales, Chang verra le divorce de ses parents cristalliser le tiraillement particulier entre tradition et modernité à l'oeuvre dans sa vie autant que dans sa fiction. Personnalité fine et intelligente, d'une beauté qu'on dit flamboyante, la précoce Eileen Chang deviendra rapidement l'égérie littéraire de la Shanghai des années 40 -cette Shanghai cosmo- polite et bouillonnante qu'on surnommait "Paris de l'Orient"-, poursuivant, parallèlement à ses livres, une carrière de critique de théâtre, de cinéma et -comme si cela ne suffisait pas- de mode. En 1955, elle émigrera définitivement aux Etats-Unis, où elle deviendra entre autres chercheuse à Berkeley.

In the Mood for Love

Ecrit à 23 ans à peine, Love in a Fallen City est considéré comme l'un des chefs-d'oeuvre de son auteure. Le livre est l'histoire de Pai Lio-su, jeune et belle divorcée que son clan, crispé sur ses valeurs ancestrales, condamne pour avoir quitté son mari violent. Les tensions s'aiguisent quand Fan Liu-yuan, le jeune héritier originellement promis à sa soeur cadette, entame à l'égard de Lio-su une cour aussi déplacée qu'appuyée. Séducteur libre que son éducation londonienne a débridé, Liu-yuan est clair sur ses intentions: s'il désire Lio-su, il refuse en revanche catégoriquement le mariage. Cette dernière fera le choix aventureux de fuir Shanghai pour le rejoindre à Hong-Kong, bientôt aux prises avec les bombardements japonais de décembre 41...

Si on cite fréquemment Jane Austen au chevet d'Eileen Chang, Love in a Fallen City évoque surtout Edith Wharton, et l'exposition subtile des déchirements de la passion, des contraintes sociales et de la réputation. Reste la retenue, le goût de l'implicite et le parfum doux-amer d'une sensibilité autre, dont les images évoquent le Wong Kar-wai d'In the Mood for Love et sa sensualité mélancolique du détail qui en dit long -bruit de pluie sur ombrelle de papier huilé, coup de fil nocturne dans un hôtel, planchers cirés brillants comme un miroir et contemplation des quartiers de lune.

De plus en plus recluse et isolée à la fin de sa vie, nostalgique de sa beauté perdue, Eileen Chang sera retrouvée morte dans son appartement de Los Angeles une semaine après son décès. Elle ne laissera aucun descendant, sauf une boîte de manuscrits contenant sa traduction annoncée de The Sing Song Girls of Shanghai de Han Bangqing en anglais, exploration baroque du monde décadent des maisons closes de la fin du XIXe siècle -dernière pièce au dossier d'une Chinoise passeuse d'Occident.

  • Love in a Fallen City, de Eileen Chang, éditions Zulma, traduit du chinois par Emmanuelle Péchenart, 160 pages.

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