Le livre de la semaine: Le Vrai lieu, d'Annie Ernaux

20/11/14 à 15:35 - Mise à jour à 15:35

Source: Focus

Dans un court livre d'entretiens, Annie Ernaux, fer de lance de l'écriture de soi, éclaire son oeuvre à la lumière des lieux qui l'ont traversée et l'habitent.

Le livre de la semaine: Le Vrai lieu, d'Annie Ernaux

Annie Ernaux © YR

Quelle place prend l'écriture dans une vie? Dans quels lieux s'élabore-t-elle? Quels espaces réels réquisitionne-t-elle pour ensuite les renommer? En 2008, Michelle Porte contacte Annie Ernaux. Après Virginia Woolf et Marguerite Duras, la réalisatrice française souhaite consacrer un documentaire à l'auteure de Passion simple. Son angle? Le rapport à l'espace -géographique ou mental- d'un écrivain, à ses quartiers occupés, habités, fantasmés.

Le projet séduit Annie Ernaux, fer de lance d'une écriture de soi chevillée au réel et aux souvenirs, qui accueille bientôt une équipe de tournage dans le petit bureau de sa maison de Cergy, au nord-ouest de Paris -celui-là même où elle a écrit la plupart de ses livres. Des heures d'entretiens qui déboucheront sur un film (Les Mots comme des pierres, Annie Ernaux écrivain, Folamour productions), et qui aujourd'hui font l'objet d'une retranscription exhaustive dans Le Vrai lieu, passant naturellement de l'image aux mots.

Un endroit où aller

Le livre de la semaine: Le Vrai lieu, d'Annie Ernaux

Aux questions ouvertes de Michelle Porte -"Pourriez-vous nous parler du couple que formaient vos parents? Comment vous est venue l'envie d'écrire?"-, Annie Ernaux fait de longues réponses, qui épousent les mouvements et flux de sa pensée -digressions et revirements compris. A priori terrorisée à l'idée de cette oralité à jamais figée sur pellicule, Ernaux s'étonne du résultat dans la préface du livre: "Je ne crois pas avoir jamais autant dit sur la naissance de mon désir d'écrire, la gestation de mes livres, les significations, sociales, politiques, mythiques, que j'attribue à l'écriture." Il faut dire que, sous son apparente spontanéité, la conversation est sous-tendue par un fil rouge particulièrement brûlant. Depuis Les Armoires vides, portrait de son enfance normande en 1974, les livres d'Ernaux n'ont en effet cessé de convoquer "ses" lieux -Yvetot (le modeste café-épicerie de ses parents), Rouen (l'université) puis Cergy (sa vie d'écrivain parisienne ou assimilée)-, exposant les stations d'une ascension intellectuelle, culturelle et sociale typique d'une "transfuge de classe" selon la terminologie de Bourdieu. Un sentiment de trahison -l'une des thématiques récurrentes de son oeuvre- dont Ernaux ne se sera dépêtrée qu'au prix de l'invention d'une forme romanesque singulière: une phrase qu'elle revendique "factuelle", "sur le vif" -presque une absence de style. "C'est la forme qui bouscule, qui fait voir les choses autrement. Vous ne pouvez pas faire voir les choses autrement avec des formes anciennes, préétablies."

Née en 1940, héritière du Nouveau Roman et du féminisme des années 70, Annie Ernaux raconte l'identification précoce à Jane Eyre ou Scarlett O'Hara, la logique familiale du silence, les secrets dont il faut parfois attendre de pouvoir se délivrer, l'influence de Bourdieu -"Je dois à la sociologie de Bourdieu beaucoup de choses mais je ne "fais" pas du Bourdieu"-et une conception de l'autofiction intimement liée à une vision transpersonnelle de l'écriture: "Quand j'écris, je n'ai pas l'impression de regarder en moi, je regarde dans une mémoire."

A 12 ans, ses parents, dépassés, disaient d'elle: "Elle est toujours dans les livres." Cette métaphore, Annie Ernaux ira jusqu'à l'incorporer, trouvant dans l'écriture un endroit où aller -son "vrai lieu". Composé comme à son insu, dans une parole libre, ce vibrant récit des origines prend tout son sens une fois consigné sur la page. "Parce que, au fond, tant que je n'ai pas écrit sur quelque chose, ça n'existe pas."

DE ANNIE ERNAUX, ENTRETIENS AVEC MICHELLE PORTE, ÉDITIONS GALLIMARD, 120 PAGES.

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