Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

25/01/17 à 14:45 - Mise à jour à 14:45

L'édito: Temps frais et instable

La petite phrase "on va devoir apprendre à danser avec le chaos" prononcée par un proche après un tour d'horizon particulièrement déprimant de l'actualité -c'était le jour de l'investiture du patron de la S.A. America-, nous a trotté dans la tête comme un mauvais rêve visqueux s'accrochant aux parois de la conscience.

L'édito: Temps frais et instable

© Kamagurka

À l'échelle de l'Histoire, et vu de notre canapé occidental, penser qu'on est suspendus les pieds en l'air au-dessus du précipice peut sembler très exagéré et présomptueux. De l'ordre du caprice d'enfant gâté qui se plaint que sa glace est trop froide. Si nous flirtons avec le néant, qu'en est-il des esclaves noirs dans les champs de coton au XIXe? Ou des Juifs déportés vers l'un ou l'autre camp d'extermination pendant la Seconde Guerre mondiale? Ou même des familles fuyant Alep aujourd'hui?

Ce strabisme spatio-temporel mis à part, on est pourtant en droit de se sentir un peu secoué. Après tout, même si la compassion peut en dilater les contours, notre ressenti est fortement influencé par le présent et par la réalité de l'endroit où il se construit. Le jour où la téléportation de série dans Star Trek rejoindra la liste des gadgets disponibles à l'achat d'une nouvelle voiture, et nous permettra donc d'arpenter les points noirs du monde, notre perception du danger baissera sans doute d'un cran. En attendant, l'inquiétude enfle à mesure que les valeurs qui confluaient toutes vers un avenir commun radieux -en tout cas sur papier- sont détricotées et remplacées par d'autres nettement plus instables et imprévisibles. Un peu comme si chaque jour, on avait droit à un Kinder Surprise, mais avec une mauvaise nouvelle dedans: Trump qui transforme son pays en succursale de son ego, les socialistes qui jouent au Monopoly, les gamins désabusés qui partent sur le sentier de la guerre totale... Les boussoles morales tournent fou.

Ce délitement ne date pas d'hier. Jean-Marie Durand, journaliste aux Inrocks et auteur de l'essai 1977, année électrique (Robert Laffont), situe le basculement cette année-là. Ses indices? Le punk qui renverse tout mais ne promet rien, la technologie qui montre ses limites (583 morts dans la collision de deux Boeing à Tenerife), le chômage qui devient endémique ou le néolibéralisme qui prend ses quartiers. Depuis cette année zéro de la postmodernité, on épuise petit à petit notre capital d'illusions, rognant du même coup sur l'idée de rébellion, figée dans la gélatine politique qui, en renonçant au progrès et à l'humanisme, a en même temps "renoncé à l'idée de la possibilité de libérer les existences de tout ce qui les écrase".

On s'en est remis du coup à d'autres divinités. Comme la technologie, dont on commence à mesurer et l'influence néfaste sur notre psychisme et le poids exorbitant sur l'économie (fin du salariat, accélération frénétique et incontrôlable des flux financiers, déterminisme des algorithmes...). "Nous sommes entourés de machines qui nous donnent l'illusion que l'on peut satisfaire tous nos besoins, constatait en 2012 le psychologue Jean-François Vézina dans l'essai intitulé... Danser avec le chaos (Les éditions de l'Homme). Elles sont censées nous connecter avec la réalité, mais elles nous en isolent paradoxalement."

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D'où viendra alors la petite lueur d'espoir? Sans doute de la culture.

Un tableau bien sombre. D'où viendra alors la petite lueur d'espoir? Sans doute de la culture. Les périodes de haute tension accouchent souvent de grandes oeuvres. Pensons à 1984 de George Orwell. Les sols volcaniques sont très fertiles. Le chaos et l'incertitude stimulent la création, comme une réaction immunitaire à une infection. Il n'y a qu'à voir comment l'élection du roi Trump a déjà électrisé le champ musical, façon inventaire du cauchemar à venir (Gorillaz), message d'avertissement (Arcade Fire et Mavis Staples) ou appel à la résistance (Moby). Ce qui semble aller dans le sens de ce qu'écrivait Hemingway dans L'Adieu aux armes: "Le monde brise chacun d'entre nous, après quoi beaucoup sont plus forts à l'endroit des fractures." On peut donc encore rêver que ce trop-plein d'inquiétude qui nous assaille aujourd'hui débouche sur une prise de conscience, première étape vers un monde moins toxique. Et sinon on prendra la prochaine navette pour la planète Coruscant...

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