Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

12/10/17 à 09:45 - Mise à jour à 09:45
Du LeVif Focus du 13/10/17

L'édito: Minuit moins une

Décidément, il faut avoir les nerfs solides en ce moment. On joue sa vie et celle de sa progéniture rien qu'en désherbant son jardin (merci Monsanto, grand pourvoyeur de glyphosate) et on risque sa peau à chaque fois qu'on entre dans un tunnel ou qu'on monte sur un viaduc bruxellois. Et comme si ces pièges de la vie quotidienne ne suffisaient pas, voilà que la haine fait son nid de Berlin à Vienne en passant par Budapest.

L'édito: Minuit moins une

© Kamagurka

"Quelque chose a changé en Allemagne; on hait désormais ouvertement et sans vergogne, sans honte", constate dans les Inrocks la journaliste Carolin Emcke, auteure de l'essai Contre la haine (Seuil). Le diagnostic ne laisse planer aucun doute: on n'a plus affaire à quelques métastases dont un coup de bistouri démocratique suffirait à nous débarrasser, non, c'est bien d'un cancer généralisé qu'on parle. "Ce qui est le plus dangereux, c'est le climat de fantasme qui règne, ici et ailleurs; c'est cette dynamique d'un rejet toujours plus radical de ceux qui croient autrement ou pas du tout, qui ont une autre apparence, ou d'autres amours que celles imposées par la norme, c'est ce mépris grandissant de toute différence qui se répand peu à peu et abîme tout le monde", insiste l'Allemande.

Pas besoin d'aller se mêler à la foule belliqueuse d'un rassemblement néo-nazi pour s'en rendre compte. Le niveau d'agressivité -au volant, dans la file du supermarché, entre collègues, dans le métro...- est un bon indicateur de la tension ambiante. Et de la faillite du langage. Longtemps, sous nos latitudes tempérées s'entend, les mots ont servi de porte coupe-feu pour empêcher à l'incendie d'un différend de se propager. Une excuse, un sourire et l'affaire était le plus souvent close. Aujourd'hui, les mots sont utilisés uniquement du côté tranchant -insultes, gros mots, menaces...- et ne servent plus qu'à mettre de l'huile sur le feu. Comme un échauffement avant de monter sur le ring.

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Aujourd'hui, les mots sont utilisés uniquement du côté tranchant -insultes, gros mots, menaces...- et ne servent plus qu'à mettre de l'huile sur le feu.

Une anecdote en passant qui illustre ce climat de violence: dimanche passé, on accompagne le fiston à la compétition d'athlétisme de son club. Non loin de la piste se trouvent plusieurs terrains de foot. Une fois de plus, la police sera appelée à la rescousse pour mettre fin à une bagarre. Des amateurs mais des experts en haine ordinaire. Et tout ça sous la bannière "Le fair-play est aussi un sport" qui pend piteusement au fronton du stade... Un banal fait divers, rien de bien grave, mais ce qui se joue-là, au coin de la rue, c'est le battement d'aile qui, combiné à tous les petits dérapages du même genre, provoque la tornade verbale entre deux dirigeants incontrôlables. Sauf qu'à l'échelle planétaire, on ne parle plus juste d'une dent cassée ou d'un vilain coquart, mais bien de l'apocalypse nucléaire, dont on semble bizarrement sous-estimer et le risque et les conséquences. Moins par inconscience d'ailleurs que par manque d'imagination. "On sait qu'une destruction nucléaire intégrale est possible d'un point de vue abstrait, mais le néant est la chose la plus difficile à se figurer", explique le philosophe Michaël Foessel dans Le Monde. Et d'ajouter: "Et ce n'est évidemment pas de savoir que Trump va peut-être nous annoncer la fin du monde par Twitter, avec une émoticône, qui concourt à nous faire prendre cette menace au sérieux -même si nous devrions le faire."

On comprend que Jean Rochefort n'ai plus eu envie de jouer les premiers ni même les seconds rôles dans cette mauvaise comédie. Il n'aura pas eu le temps de voir Blade Runner 2049, la fresque contemplative de Denis Villeneuve. Dommage, il y aurait peut-être puisé un peu de réconfort, même si la SF n'est pas à priori son registre de prédilection... Entre autres leçons philosophiques bonnes à prendre, cette suite crépusculaire nous rappelle la chance d'être tout simplement en vie, d'exister par nous-mêmes, de respirer, de penser, de ressentir, de procréer. Un petit miracle que nous piétinons avec une belle obstination et qui retrouve soudain son lustre dans le regard envieux des réplicants. Si ces androïdes veulent à ce point nous ressembler, avoir des souvenirs authentiques, goûter aux sentiments non programmés, c'est donc que ce qui nous définit est infiniment précieux... Le décor dantesque de ce futur sépulcral est un miroir de l'humanité. De rares fleurs y poussent encore. Que fait-on? On les arrose ou on les arrache?

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