Journal à bicyclette

16/06/11 à 13:02 - Mise à jour à 13:02

Fendre l'air pollué et l'asphalte cahotante à la recherche d'un sens à la ville, aux autres, à soi. Un refrain auquel David Byrne travaille depuis douze ans. A vélo.

Journal à bicyclette

© Todo Mundo

Journal à bicyclette, de David Byrne, éditions du Seuil. Traduit de l'anglais (USA). 400 pages.

CHRONIQUES CYCLO-URBAINES | Il s'agit bien de David Byrne. Celui qui tient le micro et la guitare du mythique groupe new wave Talking Heads. L'acteur. Le photographe. Le vidéaste. Le producteur. Ce David Byrne qui a la bougeotte chronique, et pas seulement sur le plan artistique.

Depuis les années 80, le New-Yorkais a fait du globe sa piste cyclable, attaquant chacune de ses tournées à la force d'autopropulsion de son vélo pliant. Des années à arpenter l'asphalte de mégapoles saturées et plafonnées au smog. "La ville n'est absolument pas faite pour le vélo... mais pour peu que l'on accepte cet état de fait... l'expérience est vivement recommandée."

L'homme est du genre à décliner toutes sortes de facilités, on l'aura compris. Un état d'esprit qui l'a mené en témoin privilégié du monde, composant depuis douze ans, photos noir et blanc à l'appui, un journal de vie plutôt inédit. Aujourd'hui logiquement reversé sur la voie publique. Tournant le dos aux panégyriques écolos béats, son livre est une excavation de la zone urbaine, ses périphéries, son histoire, ses identités.

Quittant régulièrement son dépôt de New York ("cette vieille dingue"), le deux-roues de Byrne a sillonné les ruines de Detroit ("quintessence du paysage postatomique"), s'est fondu dans la nuée des cyclo-pousse de Manille, frotté à la saturation d'Istanbul ("une idée de cinglé!"), avant de gagner une Europe "manucurée", prendre de savants détours à Londres et s'ennuyer en Allemagne ("les pistes de Berlin marchent au Prozac"). Un panorama mondial à hauteur de trottoir, une juste distance: "Avec les yeux situés sur un plan légèrement plus élevé que ceux du piéton ou de l'automobiliste, le cycliste est royalement placé pour profiter à plein du spectacle urbain". Un nivellement qui amène, non une relativisation, mais une disponibilité au monde. Une sorte d'ubiquité. "J'enfourche mon vélo et je pique au nord par la voie cyclable qui longe l'Hudson. Je croise des églises, des fast-foods servant du poulet frit et, sur l'Adam Clayton Powell Boulevard, je rentre plein pot dans le défilé de la Journée afro-américaine."

Et si ses réflexions prennent régulièrement la tangente, elles sont constamment reprises dans le sillage et fil rouge de sa bécane. Plusieurs allers pour un même retour. Des zones industrielles de l'Ohio à la visite d'une église croate de Pittsburgh, il faudra évidemment, le pacte est tacite, suivre le cyclo-touriste dans toutes ses envolées. Plus ou moins passionnantes.

Voyage fantastique

Au fur et à mesure du récit, entre observatoire et intériorisation, on assiste à une glissée fascinante. De la même manière que l'autoportrait de Byrne n'en finit pas de se dessiner en filigranes, son Journal en vient à radiographier ses semblables. "Nul besoin de scanners ou d'anthropologues pour découvrir ce qui se passe dans le cerveau humain... Traverser à vélo un tel assemblage revient à surfer le long des synapses d'un esprit global géant... " Et de nourrir une réflexion sur l'inertie des comportements humains, exemplaire, selon lui, dans le tout-à-la-voiture. Une ornière que le musicien philosophe semble avoir contournée, d'un violent coup de guidon: "Observer la vie de la cité et s'engager dans celle-ci compte parmi les plus grandes joies de l'existence. On y gagne le rang de créature sociale, trait essentiel de notre humanité." Il suffit parfois de deux roues...

Ysaline Parisis

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