Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

11/05/16 à 09:44 - Mise à jour à 09:44

Édito: Grains de beauté

"La tranquillité d'esprit devient dans le climat anxiogène actuel une denrée rare, un objet convoité mais aussi hypothétique que la cagnotte du Lotto." L'édito de Laurent Raphaël.

Édito: Grains de beauté

© Kamagurka

"Sidération. Anéantissement soudain des fonctions vitales, avec état de mort apparente, sous l'effet d'un choc émotionnel intense", nous glisse l'ami Robert avec son sens habituel de la concision. Par extension et par allégorie, cette définition en blouse blanche s'applique aussi à l'effroi qui saisit une personne confrontée à un événement la dépassant complètement, l'arrachant brutalement à sa normalité, et la laissant passablement groggy. Soit qu'elle a vu apparaître la Vierge Marie dans l'eau de son bain, soit qu'elle se trouvait quelque part sur Terre le 11 septembre 2001 ou à Bruxelles le matin du 22 mars 2016.

Dans un monde en proie au désenchantement globalisé, à la violence débridée, à l'agitation sociale permanente, à l'immoralité chronique et aux dérèglements de toutes sortes, ces moments de sidérations toxiques tendent à se multiplier, installant une forme de dépression collective qui ne dit pas son nom mais se lit sur les visages soucieux. Quand nous ne sommes pas occupés à recoller les morceaux du dernier trauma, nous nous demandons avec crainte d'où viendra le prochain coup. La tranquillité d'esprit, composante essentielle d'une vie réussie selon les standards locaux, devient dans le climat anxiogène actuel une denrée rare, un objet convoité mais aussi hypothétique que la cagnotte du Lotto.

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La tranquillité d'esprit devient dans le climat anxiogène actuel une denrée rare, un objet convoité mais aussi hypothétique que la cagnotte du Lotto.

Même si on ne subit qu'un échantillon des souffrances qu'endurent par exemple les civils en temps de guerre, quand le pire est toujours à venir, que la stupeur devient la norme, et la barbarie une forme de routine, nous ne sommes pas mentalement préparés à encaisser ces séismes intimes à répétition. "Une sorte de sidération?", demande Catherine Meurisse à son psy dans La Légèreté, formidable album pansement où la dessinatrice de Charlie Hebdo raconte avec humour et finesse sa longue et douloureuse convalescence après les attentats de janvier 2015 qui l'ont laissée psychiquement en miettes (interview la semaine prochaine dans Focus). "Oui, répond le médecin de l'âme. Votre cerveau a disjoncté et provoqué une anesthésie émotionnelle, sensorielle et mémorielle."

Depuis que la démocratie s'est imposée comme "la moins pire des solutions", au terme de deux conflits mondiaux quand même, on nous hypnotise avec des principes vertueux qui font croire que l'Homme est un catalogue sur pattes de qualités bibliques. Un marketing bien huilé. Problème: aujourd'hui, la réalité colle de moins en moins aux beaux discours. Comme si un vice caché dans le jeu de direction menaçait de provoquer une sortie de route fatale.

Faut-il céder pour autant au fatalisme? Ou aux sirènes stridentes des extrêmes? Sinon pour enrayer la machine à broyer les rêves, du moins pour rendre l'insoutenable moins suffocant, certains s'en remettent à la pleine conscience, cette version urbaine du bouddhisme qui permet de booster l'instant présent, de s'y enfermer comme dans une bulle protectrice. D'autres vont chercher du réconfort dans la beauté, le ravissement. Manière de répondre à la sidération par une autre sidération, esthétique celle-là, synonyme de déflagration, mais seulement poétique. Rien de tel qu'un film (le charme à fleur de peau d'Almodovar?), une musique (les perles synthétiques de James Blake?), un roman (la prose battue par les vents de Craig Johnson?) qui prend aux tripes, émeut aux larmes pour provoquer ce "syndrome de Stendhal", en référence au vertige dont l'auteur a été pris lors d'un voyage en 1817 à Rome, ébloui par tant de chefs-d'oeuvre.

Après avoir broyé tout le noir emmagasiné dans son âme meurtrie, Catherine Meurisse finit par entrevoir la lumière au bout du tunnel de désespoir. "Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l'équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d'avoir vu." "Je compte bien rester éveillée, attentive au moindre signe de beauté." "Cette beauté qui me sauve en me rendant la légèreté", conclut-elle, à nouveau capable d'élévation, d'émerveillement, à nouveau humaine.

"Le vent se lève, il faut tenter de vivre", résumait Paul Valéry, repris en choeur plus tard par Miyazaki. Un vers bien troussé pour dire notre mal-être et le fardeau de l'existence semble déjà un peu moins lourd...

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