Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

02/02/16 à 12:15 - Mise à jour à 12:13

Édito: 30 millions d'amis

Vous les entendez, tous ces cris de vaches, de cochons, de lapins et même d'insectes? Pas dans le pré ou la ferme d'à côté, non, sur le plancher de la littérature, du cinéma et plus accessoirement de la musique!

Édito: 30 millions d'amis

© Kamagurka

En ce début 2016, la fiction beugle, grogne, hennit, miaule, bêle et rugit, l'être humain étant bien souvent cantonné aux seconds rôles, voire carrément prié de rester à distance du plateau.

Le roman en particulier prend des airs de ménagerie. Alors que Sylvie Germain revisite le mythe de l'enfant sauvage en dotant un ex-cochon de la parole et de la pensée dans A la table des hommes (Albin Michel), comme pour réenchanter un monde au bord de l'implosion à travers un regard neuf, Vincent Message inverse quant à lui le rapport de force dans Défaite des maîtres et possesseurs (Seuil) (lire le Focus du 5 février) en imaginant que les dominés sont désormais les dominants, et vice-versa. Là encore avec l'idée de nous ouvrir les yeux sur le traitement dégradant et sadique que nous les humains réservons aux animaux, bien à l'abri derrière la digue d'un argumentaire productiviste et fort du sentiment que, perchés en haut de la chaîne alimentaire, il ne peut rien nous arriver.

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Vous les entendez, tous ces animaux, sur le plancher de la littérature, du cinéma et plus accessoirement de la musique?

Evénement médiatique plus que vraiment littéraire, le premier roman de David -Californication- Duchovny s'aventure lui aussi sur le terrain fertile de la fable animalière. Dans Oh la Vache! (Grasset) (lire le Focus du 5 février), l'acteur se glisse dans la peau d'un ruminant qui a réussi à échapper à l'abattoir et tente de rallier l'Inde, ce sanctuaire pour quadrupèdes victimes de génocide. Dans sa cavale, il est flanqué d'un dindon qui fait route pour la Turquie ("Turkey" désignant en anglais le pays et l'animal) et d'un cochon converti au judaïsme. Toute ressemblance, même vague, avec des personnages de dessin animé n'est pas un hasard. De Félix le Chat jusqu'à Shaun the Sheep en passant par Mickey Mouse et toute la clique Disney, c'est évidemment le film d'animation qui a creusé le plus profondément le filon anthropomorphe. Se glisser dans la peau des animaux ne sert pas juste à brosser les enfants dans le sens du poil, c'est aussi un moyen de dénoncer les travers des humains, et singulièrement des puissants, sans s'exposer immédiatement à des représailles. Comme pour les Fables de La Fontaine trois siècles plus tôt.

La littérature moderne a aussi ses classiques dans le genre, dont le plus célèbre est certainement La Ferme des animaux du visionnaire George Orwell, où il est déjà question de rébellion des animaux contre leurs propriétaires, coupables de négligence. Une fable corrosive et politique dont les échos contemporains accompagnent le retour aux affaires romanesques du colosse William T. Wollmann. Une mise à jour plutôt puisque Actes Sud publie son premier roman daté de 1986, Les Anges radieux, fresque flamboyante et synesthésique teintée de fantasy, dans laquelle s'affrontent insectes et humains aux quatre coins de l'Amérique, l'occasion de passer au papier de verre l'impérialisme et certains "idéaux" révolutionnaires tout en dissertant sur la violence et la technologie, deux dadas -déjà- de l'auteur du futur Central Europe.

La boucle sera bouclée avec le prochain Disney, Zootopie. Soit une ville peuplée d'animaux se déplaçant sur deux pattes et agissant comme les humains mais sans perdre leurs formidables qualités organiques (ouïe, vue, etc.). Un endroit... civilisé pour le coup.

Cet engouement soudain pour nos amis les bêtes traduit moins un plaidoyer pour la cause animale qu'une impossibilité à titiller les consciences autrement qu'en recourant à la médiation de nos voisins d'en dessous. Avec l'espoir de nous arracher à notre aveuglement égocentrique et nous faire prendre conscience que nous courons à notre perte comme des... poules sans tête.

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