Comès, le monde du silence

10/05/12 à 10:51 - Mise à jour à 10:51

Le plus grand dessinateur belge du noir et blanc s'offre une réédition attendue et une rétrospective majeure, à Liège. Ce n'est que justice.

Comès, le monde du silence

© Comès

L'avantage du noir et blanc, très en vogue dans un monde de la BD pourtant chaque jour plus high tech, c'est qu'il ne prend pas une ride. Prenez les planches de L'ombre du Corbeau, paru en 1975 chez un petit éditeur (Le Lombard les republiera plus tard, en couleurs): la force de l'encre et du noir de Comès est difficile à dater. Ses ambiances lourdes, ses références évidentes à Hugo Pratt, ses histoires qui en appellent à la sorcellerie et à l'imaginaire pour mieux croquer une réalité sociale et humaine sombre comme sa plume... D'autres essaient encore aujourd'hui de l'égaler. Mais peu atteignent effectivement la force graphique du Fagnard Didier Comès, dont l'art de la narration en BD et le noir et blanc sont les outils parfaits, comme chez Muñoz, pour donner du relief et de la lourdeur à ses ambiances ombrageuses, au bord de l'expressionnisme, cherchant toujours à raconter le complexe en allant au plus simple.

Casterman, son éditeur de toujours, republie aujourd'hui, pour ses 30 ans, cette Ombre du Corbeau, première grande oeuvre de Comès mais encore de jeunesse, réalisée cinq ans avant Silence, qui fit de lui l'auteur célébré aujourd'hui. Une célébration qui se tiendra au BAL de Liège pendant quatre mois: un haut lieu des Beaux-Arts de la Ville, pour un Wallon aux racines bien plus multiples que rurales.

Le noir et bon

Né dans les cantons de l'Est en pleine guerre, d'un père allemand bientôt réquisitionné sur le front russe et d'une mère francophone, c'est dans ce premier déchirement que Dieter Herman, pas encore rebaptisé, a toujours puisé ses principales inspirations: les maux de l'identité et de la bâtardise, le goût du fantastique et des légendes germaniques, les affres de la guerre. D'autres déchirements suivront -Comès écrit de la main droite comme l'ont obligé les pères Maristes, mais a toujours dessiné de la gauche-, d'autres influences aussi, trop souvent oubliées quand on célèbre un régional de l'étape; le jazz d'abord (il fut percussionniste), ses maîtres européens du dessin que sont Hugo Pratt, Tardi, Crepax ensuite, mais aussi les Américains Milton Caniff, Alex Raymond, Will Eisner... On fait confiance à Thierry Bellefroid, commissaire de cette exposition et tributaire de cette jolie réédition, pour redonner des couleurs à cet artiste rare -moins de dix albums en 40 ans de carrière- trop souvent résumé à ses terres ardennaises ou son goût pour le chamanisme: ses influences, reçues ou transmises, sont bien plus conséquentes. L'auteur de La Belette, qui fut l'un de ceux qui inventa la BD adulte et le roman graphique avant l'heure, peut d'ailleurs sourire devant les étals des libraires: Bastien Vivès dans une veine dépouillée, Catel avec toute sa grâce, Muñoz ou Burns qu'on célèbre par ailleurs, Schuiten qui enfonce le clou avec sa Douce... Le (beau) noir et blanc et la sensualité d'un simple trait d'encre ont encore de beaux albums devant eux. Au feu les Cintiq et autres iPad!

Olivier Van Vaerenbergh

À l'ombre du silence. Rétrospective Comès, au BAL, Musée des Beaux-Arts de la ville de Liège. Du 11/05 au 16/09, Liège. www.lesmuseesdeliege.be

L'ombre du Corbeau, de Comès, éditions Casterman.

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