Comédie sentimentale pornographique

18/02/11 à 09:28 - Mise à jour à 09:28

ROMAN GRAPHIQUE | Il aura fallu trois personnages au Québécois Jimmy Beaulieu pour parler suffisamment de lui-même dans sa nouvelle "folie" graphique.

Comédie sentimentale pornographique

Pour peupler sa nouvelle BD, le Québécois Jimmy Beaulieu a passé la démultipliée. "Les trois personnages masculins principaux de Comédie sentimentale pornographique sont autant de "moi" à trois âges de ma vie ", confie-t-il autour d'une bière (forcément belge) lors d'une escale à Bruxelles avant de filer au festival d'Angoulême.

Martin Gariépy, d'abord, rappelle le Beaulieu de 24 ans, "accroché à ses idéaux et son romantisme déraisonnable". Auteur d'un premier livre au titre intriguant et dont des extraits (fictifs) parsèment la BD ("à tel point que de nombreux lecteurs m'ont avoué l'avoir cherché sur le Net"), il ne parvient pas, ou refuse, de se remettre d'un chagrin d'amour et fait passer l'oeuvre avant la vie.

Louis, ensuite, préfigure ce que pourrait devenir Jimmy dans quelques années. "Un homme en deuil de ses idéaux professionnels, désabusé, qui doit se ressourcer". Il a sciemment tourné un film ultra commercial pour se faire un maximum de fric et partir loin de la ville, de la foule, dans un hôtel abandonné, surnommé la "folie Massicotte", à l'extrême est du Canada.

Massicotte lui-même, enfin, l'architecte de l'hôtel, "a suivi son intégrité jusqu'au bout, ses idéaux jusqu'à la destruction". Un personnage directement inspiré à Jimmy Beaulieu par son vécu d'éditeur: "J'ai publié des livres merveilleux, des chefs-d'oeuvre, lus par une poignée de lecteurs seulement. Si j'avais suivi mes idéaux, j'y aurais laissé ma peau, comme Massicotte. On doit faire le deuil de certains désirs pour en réaliser d'autres". L'architecte est donc ce Beaulieu ultime qu'il ne deviendra sans doute jamais.

La part autobiographique serait-elle donc centrale dans son travail? "Elle est importante mais pas systématique, nuance-t-il. Un tiers de mon cerveau est obsédé par les questions de narration: mes personnages sont naturellement habités par cette problématique..."

La genèse du livre fut des plus parcellaires. De quoi en faire une oeuvre hétérogène à première vue... "J'ai prépublié des morceaux de Comédie sentimentale pornographique via Colosse (sa maison d'édition, ndlr), une soixantaine de pages, mais aussi sur le Net, via les 24 heures BD d'Angoulême et de Grandpapier. Ce n'est qu'après avoir signé avec Delcourt que je me suis assis à ma table et que j'en ai fait un livre."

Il faut dire que le beau travail visuel de Beaulieu frappe d'emblée par sa variété. La marque d'un auteur touche-à-tout, critique, enseignant, graphiste et éditeur... mais aussi d'un autodidacte. "Je ne suis pas militant à ce sujet. Simplement, lorsque j'ai appris mon métier, il n'existait aucune école de BD au Québec. Quant aux variations de style, on n'a qu'une vie! La bande dessinée est à la fois une seule voie et une voie multiple, qui convoque graphisme, jeu d'acteurs, mise en scène, décors, design de costumes, etc." Et lorsqu'on lui dit qu'avec un titre pareil, on a l'impression qu'il veut ratisser très large en tapant dans l'oeil d'un public à la recherche soit d'humour, soit de bluette, soit de sexe (voire des trois à la fois), Jimmy Beaulieu s'étonne: "J'ai précisément choisi ce titre pour écrémer mon lectorat! Avec un mot comme "pornographique", je suis certain que les Américains ne l'ouvriront pas..."

Comédie sentimentale pornographique, roman graphique de Jimmy Beaulieu. Editions Delcourt.

Vincent Degrez

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