Journal d'une année peste (seconde partie)

19/12/16 à 08:53 - Mise à jour à 08:55

Cinq héros musicaux majeurs morts, peu de films marquants, beaucoup trop de carabistouilles sur le Web et une sinistrose culturelle générale n'ont pas empêché Serge Coosemans de trouver de quoi joyeusement ricaner au moment de clôturer 2016, annus horribilis par excellence. Carambolages et re-carambolages, voici le Crash Test S02E14.

Journal d'une année peste (seconde partie)

© DR

Juillet

Pourquoi, quand on déplore ce qu'est aujourd'hui le rap, passe-t-on automatiquement pour un raciste, un vieux con, "quelqu'un qui ne comprend pas"? Avancer qu'on n'aime pas le punk rock d'après 1977, que le disco français ne vaut pas tripette et que la britpop wallonne du début des années 2000 tient de la blague snullesque n'entraîne généralement aucune réaction. Critiquer le rap, par contre, c'est soutenir Netanyahu, se parfumer au Roundup, préférer Sardou, voter Fillon. J'écoute de la musique africaine et arabe extrêmement riche mais si je conchie un rachitique morceau de rap où un abruti, qui se la joue victime de la société malgré ses 3000 balles de fringues sur le dos, lit mal une rédaction de première secondaire sur un instru pas plus compliqué que celui de Mario Bros, je suis raciste. Si j'avance que le contenu formel et la patate dégagée font pitié par rapport à ce que délivraient jadis Public Enemy et KRS-One, je suis vieux. Si je regrette le niveau scolaire et fainéant et défends l'idée que le rap sonnera toujours mieux taré et aventureux (Kool Keith, Company Flow, etc.) que vautré dans la variétoche alternative, je n'ai rien compris. On le sait, pourtant, qu'en musique, comme dans toute forme artistique, il existe des âges d'or, des périodes plus inventives que d'autres, des creux, des stagnations, des rebonds, des réinventions. Il faudrait donc pouvoir admettre, en toute sérénité, que le rap en 2016, sa partie la plus visible du moins, en Amérique, en France mais surtout en Belgique, pataugea mais alors grave.

Août

On se souvient généralement de Children of Men comme d'un film apocalyptique où Clive Owen traverse une rébellion armée en tongues carioca et où Michael Caine n'arrête pas de lâcher des grosses prouts. Julianne Moore s'y prend sinon aussi une balle dans le cou. Tout juste dix ans après sa sortie, ce dont on se souvient par contre nettement moins, c'est du décor, de l'ambiance générale, du contexte. C'est que Children of Men n'est pas seulement un film où les gens ne savent plus avoir d'enfants et se tirent dessus. C'est surtout un film qui annonce et caricature le Brexit, dix avant le Brexit. Le revoir alors que Boris Johnson et Nigel Farage fanfaronnent tient donc de l'hallucination pure et simple: tout ce qui s'y dit sur les écrans de télévision, dans les dialogues secondaires, ce qui se voit sur les affiches de publicité et de propagande au second plan... On y est, et parfois même sans le moindre décalage dystopique. Bref, si on peut reconnaître à Black Mirror, à Westworld et à l'Hypernormalisation d'Adam Curtis d'avoir réussi à cerner quelque chose de l'époque à force de cogner à la louche, c'est surtout ce thriller altermondialiste d'il y a 10 ans qui tape totalement dans le mille. Bourdon et vertiges.

Septembre

Nathan Gregory Wilkins, comparse d'Ivan Smagghe le temps d'excellents podcasts sur NTS, vient passer des disques à l'Épicerie Moderne, petit bar situé à un jet de sauce à l'ail de la Grand-Place. J'habite alors encore au Châtelain, à Ixelles, et je décide de rejoindre le centre-ville à pieds. Je quitte l'appartement vers 22 heures et je marche. Je passe par Bailli, Louise, le Sablon, Recyclart et si je croise 4 personnes sur le chemin, c'est beaucoup. C'est pourtant la rentrée, le temps est clément, mais la ville est vide, morte et sombre, d'autant que les réverbères n'ont pas l'air de fonctionner ou alors sont éteints suite à des restrictions budgétaires, allez savoir. Bref, on se croirait dans une bourgade de province en Allemagne, un mardi soir.

Arrivé à destination, deux choses m'interpellent. 1/ Au coin de la rue des pitas, un endroit que je ne connaissais pas, visiblement neuf: une cantina mexicaine éclairée au néon et qui ne sert visiblement que de la tequila et de la bière d'importation. Y chantent aussi des mariachis ou du moins, des guitaristes roumains avec des sombreros sur la tête. Bar à thème, piège à touristes, l'avenir, coco. 2/ Sinon, devant l'Épicerie Moderne, des jeunes gens visiblement déjà bien perchés (MD, joints) refusent de s'acquitter du droit d'entrée de 3 euros et passent toute la soirée devant la porte à fumer, écluser des Cara Pils et écouter le mix par la fenêtre. Moi, je passe ma soirée tranquille. La musique est très bien, ça danse cool, mais on doit être 45 dans la salle. Et quand je rentre, toujours à pied, je ne croise absolument personne sur le chemin. Pas un fêtard, pas un crevard, pas un pochetron, même pas une pute. Voilà Bruxelles, capitale de l'Europe, la nuit, en 2016. Merci qui?

Octobre

There is a war, comme chante un vieil homme élégant qui vit alors ses derniers jours. A war between me and Facebook. And Deezer. Et aussi contre les sites de gazettes que j'avais l'habitude de parcourir plusieurs fois par jour gratuitement. J'utilise un adblock, je suis le nouveau social-traître. Il faut absolument me désarmer, je suis le nouveau dossier nucléaire iranien. Bloquer les publicités, c'est participer à la mort du journalisme de qualité, à la fin de la musique, refuser d'avoir envie de savoir et donc envier ce que bouffent mes amis virtuels. L'ennui, c'est qu'il n'y a pas moyen de me faire culpabiliser, alors on passe aux pures méthodes de voyous, de savant fou à la Orange mécanique: cette pub que je ne veux pas voir sur Facebook, je la verrai quand même car Facebook se permet désormais de coder ses pubs de façon à ce qu'elles passent au travers des bloqueurs de publicité. Aux États-Unis, Netflix fait pire encore: toute publicité bloquée sur le Net se transforme en publicité pour la série Black Mirror. Vladimir Poutine ferait pareil, on... On ne ferait rien en fait.

Novembre

Westworld, c'est pas rien. Extrêmement ambitieux, extrêmement construit, extrêmement cohérent. Scénaristiquement parlant, la meilleure SF du moment. Nausée et vertiges existentiels assurés. Malgré tout, très vite, je m'emmerde. Carrément rien à foutre de ce qui attend au prochain épisode la courge qui ressemble à Christian Slater ou l'ex de Marilyn Manson. Même chose avec The Young Pope de Sorrentino. Il y a des moments incroyables dans cette série, des dialogues dingues, des situations borderline et des scènes mieux filmées que tout le Top-100 hollywoodien de l'année. Et pourtant, pareil, au bout de 3 épisodes, je me retire des peluches du nombril en pensant à ce que je vais manger demain. Cela fait-il de moi un gros blasé? Ou plutôt quelqu'un qui n'aime tout simplement pas les premiers de classe un peu trop conscients de l'être?

Décembre

David Bowie, Prince, Alan Vega, Eric Powa B et Leonard Cohen sont morts. Iggy Pop, lui, s'amuse avec son perroquet sur Instagram. Ne comptez pas sur moi pour en tirer la moindre conclusion.

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