Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

04/03/15 à 10:17 - Mise à jour à 10:17

Édito: Black to the future

Si les Afro-Américains n'ont toujours pas accès aux leviers de décision, cela veut-il pour autant dire que leur représentation ne s'est pas améliorée sur les écrans et ailleurs?

Édito: Black to the future

© Kamagurka

Avec 44,5 millions de membres, la communauté noire représentait en 2012 à peu près 13,2% de la population américaine totale. Retrouve-t-on la même proportion de blacks dans les médias, le cinéma, la littérature ou la musique de la première puissance culturelle au monde? Peut-être en musique grâce au contingent hip hop, mais certainement pas dans les autres disciplines, toujours largement aux mains des wasp (pour white anglo saxon protestant).

"C'est une industrie de Blancs. Tout comme la NBA est une industrie de Noirs. Je ne suis pas en train de dire que c'est une mauvaise chose. Mais c'est la vérité. (...) Où est la grosse agence de relation presse pour Noirs? Où sont les gros agents Noirs? Où est le gros producteur de films pour Noirs?", s'interrogeait l'humoriste et comédien Chris Rock dans le magazine Hollywood Reporter en décembre dernier lors de la sortie -aux States uniquement- de son film largement autobiographique Top Five (l'histoire d'un performeur comique qui tente de décrocher un rôle sérieux mais se heurte à la double porte de l'étiquette "comédie" et des préjugés raciaux).

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Si les Afro-Américains n'ont toujours pas accès aux leviers de décision, cela veut-il pour autant dire que leur représentation ne s'est pas améliorée sur les écrans et ailleurs?

Si les Afro-Américains n'ont toujours pas accès aux leviers de décision, cela veut-il pour autant dire que leur représentation ne s'est pas améliorée sur les écrans et ailleurs? Ou pour poser la question autrement: sept ans de présidence métisse n'ont-t-ils rien changé dans le spectre colorimétrique de l'entertainment made in USA? Non si l'on en croit certains sociologues. Comme Thomas Sugrue, de l'Université de Philadelphie, qui déclarait dans Libération au lendemain des émeutes de Ferguson que "l'élection d'Obama a conduit beaucoup de gens à croire que l'Amérique avait surmonté sa longue histoire d'inégalités raciales. Avec un Noir à la Maison Blanche, beaucoup ont pensé que le problème était réglé. Les Blancs sont moins prêts à reconnaître le problème. Et les Noirs ont cru que leur situation allait s'améliorer: il y a aujourd'hui un gouffre entre leurs attentes et les inégalités qui perdurent."

D'autres observateurs sont moins sévères. L'assurance-médicale pour tous (ou Obamacare), un taux de chômage plancher, une santé économique insolente... Autant d'avancées socio-économiques dont bénéficient aussi la minorité black. Quid dans le champ culturel, mortier qui cimente nos représentations? Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la voix des Noirs porte plus haut et plus loin, sur tous les sujets, y compris les plus sensibles. Là où Spike Lee était un peu esseulé dans son combat pour éveiller les consciences, désormais c'est toute une génération de réalisateurs qui embrasse la "cause" et remet les pendules de l'Histoire américaine à l'heure: Steve McQueen dans l'éblouissant 12 Years a Slave, sur le système de l'esclavage, Ryan Coogler dans Fruitvale Station, sur un fait divers récent, ou encore Lee Daniels dans Le Majordome, sur l'évolution des mentalités avant, pendant et après le mouvement des droits civiques.

Comme en écho à cette émancipation cinématographique, des écrivains à cheval sur deux ou trois continents régénèrent également le terreau littéraire local avec l'engrais de leurs racines africaines. Parmi ces plumes métissées, filles spirituelles de Toni Morrison, citons Taiye Selasi (Le Ravissement des innocents) et Chimamanda Ngozi Adichie (Americanah).

Si Obama n'a pas nettoyé le sol de toutes ses mauvaises herbes, il l'a rendu plus meuble. L'exemple vient d'en haut. Et ce n'est sans doute pas un hasard si son "règne" coïncide avec le sacre des Beyoncé, Jay-Z ou Kanye West sur le terrain mainstream de la pop. Que des "petits Blancs" fantasment sur des stars à la peau sombre était impensable il y a 20 ans. L'air de rien, Obama a accéléré une évolution vers une société postraciale.

Tout aussi symptomatique de ce mouvement: l'intérêt subit d'Hollywood pour les figures emblématiques, et souvent sulfureuses, de la communauté. Si le biopic est un genre qui se porte comme un charme, il laisse pour une fois la part belle aux Blacks. Comme pour rattraper le retard. Après James Brown et en attendant Jimi Hendrix, c'est ainsi une partie de la vie et de l'oeuvre de Martin Luther King qui est au coeur de Selma, qui sort la semaine prochaine (voir dossier dans le Focus du 6 mars). Que ces héros américains hors du commun aient dû attendre 2014 ou 2015 pour avoir ce privilège prouve que l'Amérique a la mémoire daltonienne. Mais aussi que les temps changent. Et pour une fois, dans le bon sens.

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