Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

22/11/11 à 15:38 - Mise à jour à 15:38

Robinet à musique

L'édito de Laurent Raphaël

Y a forcément une arnaque quelque part... Quinze millions de chansons à portée de clic pour pas un balle et quelques pubs (ou pour 10 euros par mois sans réclame), en toute légalité encore bien, ça sent le piège à cons. Trop miraculeux pour être honnête. A côté, la "pyramide de Ponzi" de Madoff ressemble à du racket de cour de récré. C'est pourtant ce que propose Spotify (et dans une moindre mesure d'autres plateformes de streaming comme Deezer ou Simfy), logiciel suédois désormais disponible en Belgique, pour le plus grand bonheur des amateurs compulsifs de zique (lire notre dossier dans le Focus du 25 novembre).

Depuis 15 jours, on a les doigts dans le pot de confiture, ou plutôt les oreilles collées à ce catalogue sans fond à la recherche des failles, des trous de mémoire, des lacunes. Verdict? S'il manque bien l'une ou l'autre grosse cylindrée comme les Beatles, ou quelques albums usinés pour rameuter les foules et maintenir la tête de l'industrie hors de l'eau (seul le single du dernier Coldplay est par exemple dispo), il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Spotify n'est pas un mirage. Du rap old school façon Heavy D à la pop cosmique tout juste exhumée des Beach Boys (les 5 albums de Smile sont de la partie) en passant par le rock synthétique des Vismets, difficile de prendre ce jukebox infernal en défaut. Même sur du belge, même au rayon indé.

On a beau avoir vu ces dernières années débouler des innovations technologiques qui secouaient nos petites habitudes, on a l'impression d'assister ici à une révolution qui ne dit pas son nom. Si on fait un parallèle, c'est comme si un loueur de films genre Netfix proposait demain en VOD tout le cinéma mondial, de A à Z, pour une poignée de dollars. La moitié des cinémas pourraient fermer. Ce pari fou, qui n'est possible que si les labels acceptent de mettre tous leurs oeufs dans le même panier, Spotify l'a réussi. Comme avant lui Apple avec iTunes, sauf que le store en ligne prend un solide coup de vieux avec l'arrivée de cette concurrence qui mutualise en quelque sorte les coûts. Qui va encore aller payer pour un morceau quand on peut l'avoir à l'oeil ou presque juste à côté? Comme quoi, il n'y pas que les pirates et les derniers disquaires qui ont du souci à se faire.

Reste à se demander si ce nouvel eldorado tient la route économiquement. Facebook, qui n'est pas né de la dernière pluie numérique, y croit en tout cas. L'über réseau a signé un accord avec la plateforme. Pour faire court, Facebook fait de la retape pour Spotify, et en échange, ce dernier impose au nouveau venu d'avoir un compte chez Zuckerberg pour pouvoir monter sur le carrousel. Quand aux maisons de disques, si la plupart ont ouvert leurs coffres, c'est plus pour tenter d'endiguer l'hémorragie que par conviction que cette formule magique va les sortir de l'ornière financière. D'autant que les retombées sonnantes et trébuchantes ne sont pas très encourageantes (il faudrait plus de 4 millions d'écoutes par mois pour générer à peine 1160 dollars de revenus pour l'artiste). Pas assez apparemment pour le distributeur anglais ST Holdings, qui regroupe 240 labels indépendants surtout électro, et qui vient d'annoncer qu'il retirait son catalogue, estimant que l'aspirateur suédois cannibalisait ses autres revenus digitaux. En attendant d'y voir plus clair, on ne boude pas son plaisir prométhéen, il pourrait ne pas durer...

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