Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

02/01/13 à 14:59 - Mise à jour à 14:59

Les experts

L'Amérique s'y entend comme personne pour transformer le plomb d'une profession obscure à faible potentiel glamour en matériau de fiction plaqué or.

L'édito de Laurent Raphaël

L'Amérique s'y entend comme personne pour transformer le plomb d'une profession obscure à faible potentiel glamour en matériau de fiction plaqué or. Quel est ainsi le point commun entre Argo, le film d'espionnage malin de Ben Affleck, Zero Dark Thirty, le nouveau coup de poing patriotique de Kathryn Bigelow qui sortira fin janvier chez nous, et la série télé paranoïaque à succès Homeland? Réponse: tous les trois ont pour personnage central, pour ne pas dire pour héros, un analyste de la CIA. Dans Argo, l'exfiltration rocambolesque de six employés de l'ambassade américaine à Téhéran dont le nouveau maître des lieux, l'ayatollah Khomeini, aimerait s'offrir le scalp, est orchestrée par un expert de l'agence, interprété par Ben Affleck lui-même. Dans Zero Dark Thirty, récit de la traque et de l'élimination express de Ben Laden, c'est encore une forte en thème des renseignements US, jouée par la gracieuse Jessica Chastain, qui mène la danse en localisant l'ennemi public numéro 1. Et dans Homeland, qui se démène comme un beau diable pour tenter de contrecarrer les plans des méchants terroristes menaçant l'empire américain? Encore et toujours une analyste de Langley, borderline celle-là, que campe avec panache et force effusion de larmes Claire Danes.

Jusqu'ici, on avait plutôt l'habitude de voir débarquer les gros bras de l'espionnage. Plus rarement les petites mains qui compilent en coulisses les infos et se secouent les neurones jusqu'à la folie pour comprendre le pourquoi du comment. Ceux-là n'étaient le plus souvent que des ombres s'agitant dans le fond de l'écran quand les seigneurs de la guerre, les Ethan Hunt (Tom Cruise dans Mission Impossible) et consorts, venaient prendre leurs instructions au QG. Logique. Dans le contexte bipolaire de l'époque, on savait à qui on avait affaire. Sans Internet, sans smartphone, sans satellite mouchard, il fallait mettre les mains dans le cambouis pour débusquer les traitres et déjouer les plans d'en face. Autre obstacle, ces soldats en chambre n'offrent que peu de chair cinématographique. Tout se passe dans leur tête et sur de grands panneaux en liège où sont épinglées photos et notes qu'ils scrutent avec un air pénétré en tentant de reconstituer le puzzle des événements. Autant filmer une plante qui pousse.

Pourquoi soudain les mettre à l'avant-plan alors? Parce que les règles du stratego géopolitique ont changé. Le monde s'est complexifié, la menace s'est dispersée, et dans ce nouveau marécage idéologique, l'information sert de passe-partout pour ouvrir les serrures du Mal. On ne combat plus seulement l'ennemi armes à la main mais aussi la tête dans les PC, les relevés bancaires, les titres de propriété. En portant son attention sur ces fonctionnaires zélés, la fiction yankee ne fait que suivre le courant, démontrant au passage sa capacité à battre le fer des peurs et menaces tant qu'il est chaud. A charge pour les scénaristes et les réalisateurs de recourir aux bonnes vieilles ficelles du métier, romance parallèle, supplément d'adrénaline, rebondissements à gogo, pour pimenter la sauce et faire de ces nouveaux gardiens de la paix des héros tout-terrain chics et chocs.

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