Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

06/04/11 à 10:48 - Mise à jour à 10:48

La vérité si je mens

L'édito de Laurent Raphaël

Et si Bret Easton Ellis avait encore raison? Dans une carte blanche dont il a gratifié le magazine Newsweek, le romancier américain, qui troque pour l'occasion sa casquette d'écrivain contre celle de sociologue, met au jour la fracture grandissante entre le monde des anciens, qu'il appelle Empire, et celui des modernes, baptisé post-Empire. Doublant par la droite les vieux routiers des rites contemporains, l'auteur d'American Psycho isole dans son microscope verbal une nouvelle souche d'artistes qui n'entrent pas dans le moule narcissique de leurs aînés.

Plus que l'âge, c'est pourtant l'attitude qui détermine de quel côté du miroir la célébrité officie. Charlie Sheen par exemple, qui n'est pas exactement un jeune premier, incarne aux yeux de l'écrivain une sorte de parangon post-Empire. En multipliant les pitreries, les addictions et les pieds de nez à l'industrie du divertissement, il est devenu le principal pourfendeur du milieu qui l'a enfanté. Conséquent avec lui-même, il a même été jusqu'à saboter le week-end dernier ses retrouvailles avec le public, son nouveau spectacle commençant sous les vivats et s'achevant 70 douloureuses minutes plus tard sous les huées...

Dans les années 80, le jeune prodige apparaissait à l'écran dans La Folle Journée de Ferris Bueller, l'histoire d'un ado piétinant en une journée le conformisme étouffant de l'époque. Aujourd'hui, il est Ferris Bueller. Imprévisible et jamais raccord avec la case qu'on veut lui assigner. Joaquin Phoenix, Vincent Gallo sont taillés dans le même bois. Ellis, qui n'est pas le dernier pour avouer ses vices, jette dans le même panier tous ceux qui se moquent aujourd'hui de l'étiquette et du qu'en dira-t-on. Que ce soit Cee Lo Green quand il assène ses "Fuck you" à la face de la planète ou que ce soit Lady Gaga quand elle part en vrille à la remise des Grammy Awards. On pourra toujours dire que cette provocation est téléguidée depuis les coulisses par des spin doctors qui ont l'oeil rivé sur le compteur YouTube. Reste que ces dérapages ont l'air nettement plus authentiques et habités que les faux pas orchestrés en son temps par Madonna, reine de l'Empire.

Tout est finalement une question de distance. La célébrité moderne est celle qui n'a pas de port d'attache, qui accepte les hauts comme les bas. Et ne cherche pas, comme un Tom Cruise, à sauver en toutes circonstances les apparences. L'honnêteté, même hideuse, même balafrée d'un côté, l'effet cosmétique, le faux-semblant de l'autre. Dans un monde où les pièces à convictions circulent plus vite que les démentis, où il y aura toujours quelqu'un pour vous filmer en train de tituber à la sortie d'une boîte, se draper dans sa dignité n'a plus beaucoup de sens. Voici donc deux règles pour ne pas perdre pied dans un monde qui vacille: accepter les louanges comme les critiques, ne pas se raccrocher à la main courante des excuses bidon quand on trébuche.

Et si tout ça manque d'élégance et de tenue, il faut en faire le reproche aux baby-boomers, nous dit une autre plume affûtée, Greg Olear, dans un roman à charge, Totally Killer. En léguant à la génération X un idéalisme frelaté et consumériste, ils ont semé le désenchantement. Et incité leurs brebis à déchirer le voile des apparences...

Nos partenaires