Laurent Raphaël
Laurent Raphaël
Rédacteur en chef Focus
Opinion

15/10/10 à 09:21 - Mise à jour à 09:21

La géographie des sentiments

Par Laurent RAPHAËL

On croyait naïvement qu'il n'y avait plus que dans les films porno que des ouvriers faisaient fantasmer des bourgeoises en mal de sensations fortes. Et voilà que deux longs métrages bien sous tous rapports nous rejouent la lutte sentimentale des classes selon un schéma rôdé comme un défilé militaire nord-coréen.

Dans Io Sono l'amore de Luca Guadagnino, la femme d'un riche industriel milanais (magnétique Tilda Swinton) vit sous une cloche de cristal et coule des jours à l'eau tiède dans sa maison-palais. Un train-train cinq étoiles que va faire dérailler un jeune cuisinier barbu, ami de son fils, qui a trouvé la recette pour braiser le désir de cette nantie réduite depuis des années au pain sec sentimental.

Même pitch ou presque pour Partir de Catherine Corsini, où brille la toujours impeccable Kristin Scott Thomas. Elle y incarne une femme bien née et bien mariée cloîtrée dans une vie familiale étriquée et routinière. Pas vraiment un enfer. Plutôt un paradis sans saveur et sans surprise. La rencontre avec un mâle, un vrai, incarné par le sensuel et placide Sergi Lopez, va mettre le feu au lac intérieur de cette mère sans histoires. Ici aussi, les digues sociales vont céder sans prévenir sous le poids de pulsions bulldozers. Comme une revanche de la nature sur l'édifice des conventions. Un rappel brutal à la réalité de nos sentiments. Et à la fragilité de nos masques.

Plus qu'un massacre à la tronçonneuse du modèle bourgeois ou une ode à l'adultère, ces films, comme avant eux Lady Chatterley de Pascale Ferran ou Joueuse de Caroline Bottaro, scandent surtout la liberté des femmes à disposer d'elles-mêmes. Et à changer de cap au cours d'une vie suffisamment longue pour en contenir plusieurs. En filigrane, ces personnages frappés par la foudre revendiquent le droit de se tromper, de faire table rase et de recommencer autre chose. Sans se soucier des étiquettes de l'âge, des souvenirs accumulés.

Un féminisme soft, male-friendly (les hommes endossent à la fois les bons et les mauvais rôles), qui entend rappeler que si le couple et la famille sont des sanctuaires, on signe toujours pour un bail à durée déterminée. Libre à chacun de le reconduire ou non à son terme...

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